La nuit
tombait sur la ville mais il n’avait pas envie de rentrer. Il écoutait les
gouttes d’eau tomber sur la gouttière au-dessus de sa tête alors qu’il
continuait sa balade nocturne. Dans deux rues, il arriverait chez lui s’il
continuait l’itinéraire qu’il suivait par habitude. Il fallait changer de
chemin pour éviter de se retrouver face à eux, face à cette chose froide et
odieuse qui se trouvait au milieu de sa cuisine, les regards interloqués de ces
colocataires, leurs accusations outrées devant une nouvelle de ses
extravagances… ll décidait de tourner à droite maintenant et de continuer vers
les bords de Seine. Il y trouverait la tranquillité des lieux parisiens qu’on
abandonne à la tombée de la nuit. Il marchait lentement maintenant, il était
plus calme. En s’éloignant de sa destination première, il avait l’impression
déjà que la pression retombait. L’urgence d’une explication, maintenant, face à
eux, n’avait pas lieu d’être dans l’immédiat. Ça lui laissait un peu de temps.
Il pouvait s’arrêter et réfléchir à ce qu’il avait fait, la folie par laquelle
il était passé pour en arriver là et à ce qu’il convenait de faire maintenant,
ce qu’il convenait de dire. Devait-il dire la vérité ? Quelle vérité ? Qu’il
avait récidivé ? Devait-il inventer une histoire ahurissante qui ne tiendrait
jamais la route ? Il passait la porte en verre d’un petit troquet sur le quai
de la Tournelle. Il avait déjà eu souvent l’occasion de remarquer cet endroit
le soir en rentrant chez lui mais s’en jamais l’envie de s’y aventurer. Le bar
était souvent vide et bien trop éclairé et il jurait à chaque fois avec la
tranquillité de la pénombre du boulevard. Ce soir, ça semblait être le bon
endroit pour réfléchir, au calme et dans l’anonymat qu’offrent ces lieux où
l’on rentre pour la première fois. Au comptoir, il commandait un demi. Sans
même répondre d’un regard, le barman déposait sa bière devant lui. Le barman
semblait préoccupé lui aussi par quelque chose d’urgent.
Un poste de
télévision était allumé sur ce qui lui semblait être une chaine d’information.
Sans vraiment faire attention, il croyait avoir reconnu l’écran de BFM TV à
cause du concentré de petits écrans et de petites banderoles laissant défiler
des informations en marge et en concurrence avec les actualités que les deux
chroniqueurs déblatéraient. La radio qui diffusait un vieux tube de France Gall
dans le troquet couvrait leurs voix.
Il avait
tourné le dos au comptoir et au poste à tubes cathodiques pour boire la
première gorgée de son verre et à travers la vitre, il vît une voiture noire
décapotable qui se garait juste en face de lui. Deux hommes sortaient de la
voiture qui n’avait pas été décapotée à cause de la pluie fine qui s’était
installée tôt déjà dans l’après-midi de cette absurde journée, et se
dirigeaient vers le troquet dans lequel il s’était réfugié. Ils étaient vêtus
de costumes sombres, un peu trop larges pour eux, malgré leurs corpulences
épaisses bien assorties à leurs visages carrés dont les coins de bouches
dessinaient un arc fin et parfait. Ils faisaient claquer leurs talons sur les
pavés mouillés. La pluie cessait. Ils entraient dans le bar. Le barman leur
ouvrit la porte de la petite cuisine qui se trouvait derrière le comptoir et
ils s’y faufilaient gauchement à cause du manque de place, eux et leurs lourds
costumes. Il les suivait des yeux avec attention puis laissait retomber ses
yeux sur le poste de télévision. Cette fois-ci il reconnut distinctement le
type qu’on lui avait présenté plus tôt dans la journée. Un vrai snobinard dont
il n’avait pas retenu le nom mais c’était bien lui, celui qui l’avait accueilli
plus tôt dans la matinée au Centre Pompidou. Derrière la porte, il entendait
des rires étouffés. Les voix des 3 hommes se donnèrent la réplique doucement
d’abord, puis plus bruyamment. Le ton montait mais pas suffisamment pour qu’il
puisse entendre distinctement ce qu’ils se disaient. Etaient-ils là pour lui ?
Etait-ce possible ?
Une jeune
femme venait de le saluer. Il ne l’avait pas remarquée et pourtant elle devait
être dans le bar, peut-être déjà assise à une table lorsqu’il était entré
quelques minutes auparavant. Il la fixait du regard mais n’osait pas lui rendre
son froid sourire inquiétant. Celle-ci se levait rapidement et se rendait
derrière le comptoir, frappait à la porte à demi ouverte où se trouvaient les 3
hommes et murmurait quelque chose à l’oreille du barman. Aussitôt, ce dernier
s’approchait activement de lui, le fin comptoir de zinc les sépara. Dans un
regard soutenu et qui ne présageait rien de bon, le barman approchait son
visage encore un peu. Il reculait d’un pas soudain en cherchant des yeux la
porte comme pour s’enfuir. Mails il était comme cloué au sol, le visage de
nouveau rivé sur celui du barman. Le barman lui posait une question, lentement,
distinctement, comme s’il annonçait qu’il ne la répéterait pas une deuxième
fois. Il fixait les lèvres du barman et pensait avoir bien entendu les mots
prononcés par ce dernier mais n’en comprenait pas le sens. Il la répétait à
demi voix les yeux écarquillés : « Où est le buste de Koons ? ».
Qui étaient
ces gens ? Avait-il bien dit buste ? Avait-il bien dit Koons ? Il se retourna
d’un rapide élan et fonça droit vers la porte de sortie. Le temps que le barman
fasse le tour du comptoir, notre ami avait déjà filé et courrait dans
l’obscurité.
Il entendait
des pas lourds loin derrière lui, les deux hommes de la voiture avaient dû
suivre le barman dans sa course. Ils étaient trois à le filer à présent. Il
courrait vite et dévalait les escaliers qui menaient aux bords de Seine.
L’allée était humide et sombre. Les clapotis de l’eau que les péniches
faisaient battre contre le quai se faisaient entendre fort. A bout de
souffle, il voyait au loin une péniche très faiblement éclairée. En s’y
approchant, il pouvait lire difficilement : « Chez Pierrette ». Le bar
était encore ouvert, il entra.
Une femme
d’une soixantaine d’année, cheveux gris plaqués sur l’arrière du crâne laissaient
voir un front lisse et blanc, aussi large et frais qu’un linge de vaisselle fraichement
sorti de la machine qu’on aurait plié en deux. Elle l’invita à la suivre. Les
trois hommes ne devaient pas être bien loin. Même si de l’intérieur de la
péniche, il ne les entendait plus, ils risquaient d’arriver à tout moment dans
le seul bar péniche encore ouvert à cette heure-ci. Il fallait la suivre sans
discuter ; c’était sa seule issue pour leur échapper.
De l’étage
inférieur de la péniche, il les entendait à présent entrer dans le bar
au-dessus de lui et de la femme qui venait de le sauver. La respiration en
suspens, après quelques instant il ne les entendaient plus. Ils étaient peut
être repartis. La femme, il devait s’agir de Pierrette en personne, lui
souriait. Il ne se sentait pas menacé, ni en danger. Mais c’était étrange de la
voir sourire de cette manière. Que cela voulait-il dire ? Il était néanmoins
serein. Elle lui proposait de s’asseoir à table et lui servait un verre. Elle
le regardait finir son verre d’un trait et lui dit posément, en articulant
comme s’il fallait qu’il comprenne sa phrase du premier coup : « Où est le
buste de Koons ? ».
Le buste de
Koons ? L’insignifiant machin lourd blanc et lisse qu’il avait déposé quelques
heures auparavant rapidement dans le coffre de sa Toyota Yaris sans que son
nouveau patron, ni les gardes ne le voient ? Il avait fait un extra pour un déménagement et le
type de la télé lui avait montré quelques cartons et objets à charger dans un
camion. Mais en se trompant délibérément de coffre, il pensait vraiment enlever
une épine du pied à quiconque eût entre les mains l'objet en question et
espérait même avoir débarrassé son nouveau patron d’un buste dont lui seul
pouvait imaginer une utilisation aussi appropriée que subtile.
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