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Showing posts from May, 2016

Alma Blue - III - (suite)

« Je lace mes chaussures, je suis contente, je sifflote, et soudain je suis malheureuse parce que je me souviens. J’aimerais parfois être coincée dans l’oubli à jamais, sans rétablissement possible, profiter sans discernement de mon propre dysfonctionnement de mémoire. Avec le souvenir vient le chagrin. Il est ma peine à perpétuité. Mes barreaux sont l’absence et le manque. Le souvenir écarte béant ma cage thoracique et offre au néant une place pour s’y lover. Mes côtes, une à une écartelée, me font mal. Elles font monter dans ma gorge une boule qui voudrait éclater en sanglots. Mais ils restent là, dans ma gorge, comme si j’avais avalé une arme blanche coulée dans un alliage lourd et tranchant.  Pleurer, c’est s’apitoyer sur son sort, disait ma mère le jour où j’ai été conduite ici. J’aimerais pouvoir m’apitoyer mais je n’y arrive pas. Le discernement, toujours le discernement. Je n’ai plus de raison, on me considère comme une femme dépourvue d’esprit sain. Je suis enfe...

La valse des patates

Les ordres venaient de tomber. Le chefaillon venait de valider le prochain calendrier de commandes avec une incohérence vertigineuse et appuyait son incompétence par un rictus qui montrait un aplomb déconcertant. La moustache du magasinier était hirsute et ses joues étaient rouges d’incompréhensions. Les 10 heures qu’il venait de passer à tenter de terminer le chargement démesuré l’empêchait de tenir droit. La verticalité forcée et subie de la journée l’avait écrasé et son franc parlé s’évaporait pour se taire dans une retenue qui ne lui était pas coutume. Il pensait, dans 3 jours, je serai en liberté conditionnelle pendant 5 semaines et mieux valait se taire plutôt que faire des vagues maintenant. Il se demandait ce que  ses collègues pensaient de ce nouveau rythme. Allaient-ils objecter ? C’était à eux que s’adressait ce nouveau calendrier après tout. Devant l’absence de contestation, le supérieur se leva de son siège et fit le tour de son bureau. Le magasinier aurait voulu l’...

Alma Blue - II - (suite)

« Hé ho ? » la voix d’Alma vibrait dans le couloir sans lumière de l’institut. Elle approchait avec appréhension de la seule lueur qu’elle entrevoyait et qui attirait son œil perturbé par la pénombre subite. La lueur semblait onduler derrière l’une des portes entre-ouvertes du corridor. Le silence était si froid et si dense qu’Alma, qui habituellement l’adorait, en avait peur pour la première fois de sa vie. Elle continuait néanmoins d’avancer et tentait de s’approcher de la petite lueur tournoyante ; celle d’une bougie probablement. Elle fût attirée par cette lueur qui projetait de petits fantômes d’ombres dansant contre le mur du couloir. Mais plus elle s’en approchait et plus le couloir semblait s’étirer loin devant elle, relayant cette petite lumière au rang d’une petite tâche lumineuse au fond du couloir et faisant fuir les fantômes d’ombres. Avançant au pas, la peur au ventre mais néanmoins courageuse, Alma se mit à parler. D’abord elle marmonnait que...

Alma Blue - I -

Par endroit, le carrelage au sol était très abîmé. Entre chaque petit carreau, s’amoncelaient des petits tas de terre ou de sable. Il y avait de la poussière également ; elle roulait à même le sol, comme un petit troupeau de moutons à travers une terre aride et rocheuse. On pouvait apercevoir des fourmis sortir et rentrer des petits monticules de terre saillante entre les carreaux, des fourmis qui portaient les butins de la journée bien haut au-dessus de leur tête. Alma errait le long des couloirs de l’institut dans son pyjama bleu. Ses yeux regardaient droit au sol et devançaient ses pas lents de quelques centimètres seulement. Elle semblait aussi vieille que les murs. Elle devait être ici depuis longtemps. Alma signifie âme en Espagnol. La lumière était diffuse et chaude, ce jour-là. A chaque pan de porte qu’Alma passait, le soleil venait lui apporter un peu de chaleur de l’extérieur et cela lui réchauffait les joues. Son visage était gris, ses cheveux très courts et ma...