Le corps dont je me servais à l’époque me permettait de me
glisser sous le lit de mes parents et laissait encore de la place entre moi et
le sommier. Ce qui ne serait plus possible aujourd’hui, d’abord parce que je ne
fréquente plus mes parents mais aussi parce que mon corps d’adulte ne passerait
pas sous le sommier.
J’avais 6 ans tout juste, je venais de les fêter. Je
ne me souviens ni de la fête, ni des cadeaux reçus en ce 11 décembre 1977. Néanmoins je
me souviens que mon anniversaire était passé et que malgré cela, je restais la
plus jeune des élèves du cours préparatoire de l’école primaire que je
fréquentais assidument, autant dire, quotidiennement.
Tout me semblait nouveau. Chaque jour, j’avais
l’impression de devoir m’adapter à de nouvelles organisations, de nouvelles
personnes rencontrées, de nouvelles salles de classe. Alors même que je me rendais
à l’école tous les matins - mon père m’avait bien montré le chemin à
suivre pour y aller et avait accroché autour de mon cou une corde de laquelle
pendait la clef de la maison - chaque jour était un défi que je relevais, espérant que les autres écoliers et les adultes ne remarquent pas la surprise
quotidienne qui perturbait toute possible sérénité chez moi et que je tentais de ne pas laisser transparaître.
C’était la panique
dans ma cage thoracique à chaque cours d’éducation physique. N’ayant pas encore
assimilé le concept de l’emploi du temps hebdomadaire, je ne comprenais jamais
ce qui permettait de déterminer quand mes camarades de classe et moi aurions besoin
d’être en tenue de sport. Évidement, je venais régulièrement en tenue sportive
les jours où nous n’avions pas de cours d’éducation physique et venais en jupe et col roulé orange
les jours de sport. Chaque semaine, c’était l’humiliation. Si seulement, une âme
charitable aurait accepté de m’expliquer quelques concepts en matière de temps,
d’emploi du temps, de récurrence, j’aurais peut-être compris plus tôt.
Une chose semblait cependant bien intégrée par mon esprit naïf,
c’était que je déjeunais à l’école avec mes camarades dans le réfectoire tous
les jours après la grande récréation.
Seulement voilà, un jour n’étant pas coutume, une
camarade de classe dont je n’avais jamais réussi à retenir le prénom. S’appelait-elle
Marie-Emilie, ou Lise-Laetitia, ou Anne-Sophie, je ne saurais le dire. Tous ces
prénoms composés n’étaient qu’un concept de plus que je n’avais pas encore
assimilé et qui rendait ma vie sociale et scolaire encore plus pauvre et menaçante.
Anne-Luse, Lise-Marie, Emma-Louise ou quelqu’avait été
son prénom, était venue me parler un lundi matin, juste avant que nous ne
descendions de l’escalier principal de l’établissement pour la pause déjeuner. Son
intervention avait interrompu mon élan guilleret m'entrainant rapidement à la suite
d’autres de mes camarades dont j’avais retenu les prénoms sans trop de difficultés, Milos,
Antonio, Estelle...
Très attentive néanmoins à ce qu’elle souhaitait me
poser comme question, je regardais, avec un peu d’impatience dans le regard,
partir mes camarades de jeux en courant et dévaler l’escalier principal.
Elle commençait par « c’est ta mère ou ton père
qui vient te chercher ? ». Mes orbites s’écarquillaient un peu plus,
passant d’un air de lassitude à un air de surprise suprême puis de consternation.
Dans ma volonté, quasi constante d’éviter de faire remarquer mes quelques
lacunes en termes de concept et d’organisation du quotidien scolaire, je ne
répondais pas tout de suite. Cela me semblait être la bonne attitude pour pouvoir me laisser l’embarra du choix parmi un
panel de réactions qui me permettraient de garder toute discrétion sur mes lacunes.
Devant ma tête, qui devait lui faire penser à la tête
d’un poisson rouge qui se demande, dans son bocal, s’il est déjà passé par là,
elle répétait sa question en regardant plus profondément dans mon regard. Elle
avait approché son visage du mien et surtout elle souriait plus fort et elle
avait même terminé sa phrase par des notes bien plus aigües que celles par
lesquelles elle avait débuté son interrogation.
Devant mon silence interloqué, elle ne répétait pas sa
question. Néanmoins et sans aucun son de sa part, juste avec l’insistance de son
sourire qui s’était transformé en un rictus inégal autour de sa bouche et des yeux
encore plus ronds, je sentais très fortement qu’une réponse devait intervenir
maintenant de ma part, sans quoi je ne réussirais plus à camoufler mes
manquements et je risquais de dévoiler l’imposture que je pensais être à
l’époque.
Alors je me décidais à lui répondre « Ni l’un, ni l’autre.
J’ai la clef de la maison autour du cou. C’est mon père qui me l’a donnée ».
Espérant que cette réponse suffise, j’étais prête à reprendre la
descente des escaliers.
Ma réponse ne semblait pas la satisfaire. « Mais
tu fais comment pour revenir après manger ? ». Une question qui
compliquait d’autant plus ma surprise. Je ne savais plus quoi répondre. Je me
sentais démasquée, faite comme un rat. Et j’avouais « Je ne sais
pas ».
J’apprenais enfin qu’il était possible d’agir face à
l’incompréhension autrement que par la panique. Et que poser des questions était
une approche pertinente et inoffensive. Alors j’abandonnais mes armes et mon
camouflage et lui posait quelques questions. Qui, quand, quoi, où ? Elle répondait
à toutes mes questions : « ton père ou ta mère vient te chercher, tu
vas à la maison manger et après ton père ou ta mère t’accompagne à treize heure
trente à l’école pour l’après-midi. Comme tes parents ne viennent pas, tu n’as
qu’à y aller toute seule et puis tu reviens ?!». Mes deux ou trois questions, ses quelques réponses n'avaient pas vraiment apporté de soulagement. La situation, même, restait encore nouvelle pour moi et rien n’était clair sur
le modus operandi. Braver son savoir me semblait hors d’atteinte. Je
m’exécutais sagement. Au lieu de suivre mes camarades dans la cour, je rentrais
à la maison le pas hésitant. En plus des doutes qui ne voulaient se transformer
en question quelques minutes avant, une chose me terrorisait, une chose que je
n’avais pas osé lui demander, une chose qui ne me laissait pas tranquille et
qui m’avait fait oublier une ou deux fois de bien regarder avant de traverser. Il
m’était impossible de mettre le doigt sur cette chose, mais l’effroi était présent.
Une fois arrivée à la maison, je verrouillais derrière moi la porte,
comme me l’avait montré ma mère, et allais me planter dans la cuisine, devant
l’horloge accrochée au-dessus de l’évier. Là, j’avais compris
ce que je n’avais pas saisi. "C’est quelle heure treize heures trente ?" pensais-je tout bas. Je regardais
le cercle blanc sur lequel des nombres arabes étaient inscrits en noir et je me
demandais, où doivent se trouver la petite et la grande aiguilles quand il est
treize heure trente ?
Devant cette question entière, qui ne trouverait pas
réponse ici, et seule dans l’appartement de mes parents alors qu’ils étaient au
travail, je préférais me réfugier sous le lit. Chez moi, le doute et la peur m’ont
toujours plongée dans un sommeil réconfortant.
Ce midi là, en 1977, sur la moquette bordeaux
de la chambre de mes parents, je m’endormais paisiblement pour fuir le temps que
je n'avais pas encore appris à compter.
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