Franz avait fini par s’endormir. Il y avait dans son sommeil
quelque chose d’éternel qui faisait passer ces instants de somnolence,
enchainant la nuit, pour des heures longues et glaciales. Un claquement venait
de rompre son engourdissement. Le loquet de la portière de la voiture se soulevait.
Quelqu’un essayait, vraisemblablement de l’extérieur, d’entrer dans le
compartiment. Le bruit sec de la poignée avait crié dans le silence engourdi de
la cabine où Franz et Baum s’étaient assoupis. Franz sursautait, les mains
agrippées sur les accotoirs de son siège, ses ongles s’enfonçant profondément
dans le bois. Il en avait mal aux extrémités des phalanges. Il gardait les yeux
rivés sur la poignée qui remuait de bas en haut. La locomotive faisait entendre
son ronflement et personne d’autre dans la cabine n’avait semblé avoir entendu
l’intrusion. Le loquet claquait une dernière fois, laissant cette fois-ci la
portière s’ouvrir. Le regard de Franz quittait enfin la poignée pour se diriger
environ 45
centimètres au-dessus, à la hauteur d’un visage haut
perché sur des épaules. Mais ce qu’il voyait avant tout fût deux mains larges,
velues et chargées de valises. Dix centimètres encore plus haut, un visage
porté sur des épaules bien plus hautement mises que la normale. Il avait grande
difficulté, dans cette pénombre, à distinguer les traits du nouveau passager.
L’homme s’était, à présent, laissé tomber sur le siège en face de Franz, juste
à côté de Baum qui s’était sans doute endormi. Un souffle se faisait entendre
qui provenait de loin dans la gorge de l’inconnu, montrant ainsi un certain
soulagement d’être enfin débarrassé des lourds paquets et confortablement
assis.
Franz avait enfin relâché ses muscles mais continuait, avec moins de tension cependant, à observer l’homme dans l’obscurité et l'indocile ballotement du train. Ce dernier avait sorti d'un sac, qu’il portait en bandoulière, un cylindre métallique. Il dévissait le haut du cylindre qu’il retournait ensuite, pour y verser un petit rouleau de liquide sombre. Avec l’odeur que le breuvage diffusait dans le compartiment, Franz comprit qu’il s’agissait de café. Fatigué par la concentration nécessaire pour entretenir cette défiance dont il faisait preuve à l'égard de cet inconnu, Franz avait fini par s’assoupir de nouveau pour quelques heures. C’était le petit matin et la buée glacée contre la vitre l’avait réveillé. Il faisait froid dans le wagon et sa gorge le grattait. Un crissement acéré avait retenti. Le train s’était arrêté en gare pour laisser descendre quelques voyageurs et en avait certainement repris de nouveaux. L’arrêt n’avait duré que quelques minutes, si bien que peu de personnes s’en étaient rendu compte.
L’aube avait modifié le décor du compartiment. Tout était plus éclairé maintenant. Des par-dessus se montraient négligemment qui dépassaient des filets au-dessus des têtes des voyageurs. Franz clignait des yeux et découvrait l’aube à travers ses paupières mi-closes. « Vous voulez du café mon bon jeune homme ? » avait dit une voix rauque. Franz se redressait et regardait en face de lui, l’intrus de la veille lui tendre le bouchon du cylindre métallique retourné et fumant. Sans un mot, Franz répondait d’un sourire crispé et acceptait le breuvage. La première gorgée était chaude et lui piquait la langue. Quelques instants passaient. Le train sifflait annonçant son imminent départ. Franz regardait des voyageurs, à travers la vitre humide et froide, sortir du train et étreindre des êtres chers, d’autres courraient vers le train pour ne pas le manquer. Une cohue s’affairait sur le quai, un homme au képi bleu sur le couvre-chef serrait entre les dents un sifflet. Il scrutait avec attention l’effervescence du jour naissant. Dans les couloirs du wagon, des voyageurs s’agitaient aussi, prêts à revenir ainsi à leur vie respective, à un point d’arrivée pour certains, à un point de départ pour d’autres. La vie s’était immobilisée le temps de quelques heures alors que ces voyageurs traversaient le pays d’un bourg à l’autre. Elle reprenait maintenant son cours. Franz sentait bien que le voyage n’était pas terminé pour lui.
Il regardait à l’intérieur du train maintenant et des retardataires s’installaient enfin alors que la locomotive commençait à tirer les wagons fidèles derrière elle. Lorsque le calme reprit sa place dans la voiture et que le ronflement de la locomotive s’accordait avec ceux de ses voisins endormis, Franz remarquait la tasse que lui avait tendue son nouvel acolyte et qu’il n’avait toujours pas vidée. Franz observait ses co-voyageurs et se surprenait à penser « il n’y a pas de femme dans ce wagon ». Puis ses yeux revenaient vers l’homme en face de lui. Il buvait le philtre corsé et tendît la tasse vide à celui qui la lui avait offerte. L’inconnu se penchait en avant pour reprendre la tasse des mains de Franz. Ce dernier apercevait, en se penchant lui aussi, une cicatrice sombre et à peine visible par l’échancrure de la chemise entre-ouverte, séparant le torse de l’inconnu en deux hémisphères velus, un droit et un gauche. Notant le regard indiscret de Franz, l’homme lui souriait et lançait avec un peu de gêne « Opération du cœur. Il y a une dizaine d’années… c’est une longue histoire ! ». Baum qui se réveillait au même moment, commençait à s’étirer et avait entendu les paroles de l’homme qu’il découvrait assis à côté de ses pieds relevés sur la banquette.
Franz avait enfin relâché ses muscles mais continuait, avec moins de tension cependant, à observer l’homme dans l’obscurité et l'indocile ballotement du train. Ce dernier avait sorti d'un sac, qu’il portait en bandoulière, un cylindre métallique. Il dévissait le haut du cylindre qu’il retournait ensuite, pour y verser un petit rouleau de liquide sombre. Avec l’odeur que le breuvage diffusait dans le compartiment, Franz comprit qu’il s’agissait de café. Fatigué par la concentration nécessaire pour entretenir cette défiance dont il faisait preuve à l'égard de cet inconnu, Franz avait fini par s’assoupir de nouveau pour quelques heures. C’était le petit matin et la buée glacée contre la vitre l’avait réveillé. Il faisait froid dans le wagon et sa gorge le grattait. Un crissement acéré avait retenti. Le train s’était arrêté en gare pour laisser descendre quelques voyageurs et en avait certainement repris de nouveaux. L’arrêt n’avait duré que quelques minutes, si bien que peu de personnes s’en étaient rendu compte.
L’aube avait modifié le décor du compartiment. Tout était plus éclairé maintenant. Des par-dessus se montraient négligemment qui dépassaient des filets au-dessus des têtes des voyageurs. Franz clignait des yeux et découvrait l’aube à travers ses paupières mi-closes. « Vous voulez du café mon bon jeune homme ? » avait dit une voix rauque. Franz se redressait et regardait en face de lui, l’intrus de la veille lui tendre le bouchon du cylindre métallique retourné et fumant. Sans un mot, Franz répondait d’un sourire crispé et acceptait le breuvage. La première gorgée était chaude et lui piquait la langue. Quelques instants passaient. Le train sifflait annonçant son imminent départ. Franz regardait des voyageurs, à travers la vitre humide et froide, sortir du train et étreindre des êtres chers, d’autres courraient vers le train pour ne pas le manquer. Une cohue s’affairait sur le quai, un homme au képi bleu sur le couvre-chef serrait entre les dents un sifflet. Il scrutait avec attention l’effervescence du jour naissant. Dans les couloirs du wagon, des voyageurs s’agitaient aussi, prêts à revenir ainsi à leur vie respective, à un point d’arrivée pour certains, à un point de départ pour d’autres. La vie s’était immobilisée le temps de quelques heures alors que ces voyageurs traversaient le pays d’un bourg à l’autre. Elle reprenait maintenant son cours. Franz sentait bien que le voyage n’était pas terminé pour lui.
Il regardait à l’intérieur du train maintenant et des retardataires s’installaient enfin alors que la locomotive commençait à tirer les wagons fidèles derrière elle. Lorsque le calme reprit sa place dans la voiture et que le ronflement de la locomotive s’accordait avec ceux de ses voisins endormis, Franz remarquait la tasse que lui avait tendue son nouvel acolyte et qu’il n’avait toujours pas vidée. Franz observait ses co-voyageurs et se surprenait à penser « il n’y a pas de femme dans ce wagon ». Puis ses yeux revenaient vers l’homme en face de lui. Il buvait le philtre corsé et tendît la tasse vide à celui qui la lui avait offerte. L’inconnu se penchait en avant pour reprendre la tasse des mains de Franz. Ce dernier apercevait, en se penchant lui aussi, une cicatrice sombre et à peine visible par l’échancrure de la chemise entre-ouverte, séparant le torse de l’inconnu en deux hémisphères velus, un droit et un gauche. Notant le regard indiscret de Franz, l’homme lui souriait et lançait avec un peu de gêne « Opération du cœur. Il y a une dizaine d’années… c’est une longue histoire ! ». Baum qui se réveillait au même moment, commençait à s’étirer et avait entendu les paroles de l’homme qu’il découvrait assis à côté de ses pieds relevés sur la banquette.
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