Dans moins de deux heures, les
convives arriveront. Le restaurant « Le Danube Bleu » servira ses
premiers couverts après près d’un siècle de fermeture. Le bateau laissé à l’abandon
depuis plusieurs générations vient d’être ranimé et son allure d’antan lui a
été rendue. Les équipes ont été parfaitement formées et sont fin prêtes à
relever le défi de ce restaurant logé sur le magistral fleuve qui fend Budapest
en deux hémisphères lumineuses.
Le maître d’hôtel a réuni ses équipes. Chaque groom
sait exactement ce qu’il a à faire et la salle est somptueuse et clinquante. La
décoration est la même qu’à l’origine ; en embarquant, les convives feront
un voyage dans le temps et se retrouveront au milieu du XIXème siècle. Il ne
reste plus qu’à dresser les tables, une à une, avec l’exactitude et la
précision dont est capable l’équipe du maître d’hôtel. L’équipier de ménage
vient d’être rappelé en salle pour deux miettes qui avaient échappées au regard
vigilent du maître d’hôtel.
Pendant que la cuisine se
prépare, que les derniers couteaux se font aiguiser, et que le Chef donne ses
dernières instructions, les grooms commencent à dresser.
Le maître d’hôtel écoute
attentivement les dernières directives du Chef qu’il rapportera aux équipes de
salle si nécessaire. Il est confiant. Ce n’est pas son premier coup d’essai. Les
directives étant lancées comme des cris de guerre avant l’assaut de l’ennemi,
le maître d’hôtel retourne en salle et veille au grain. D’un regard insistant,
il commande à l’un de ses grooms d’aller plus vite. Le groom intercepte son
ordre et reprend l’œil qu’il avait rapidement jeté sur la table qui nécessitait
son immédiate intervention. Il réajuste la nappe. Il ne court pas mais ses pas
sont précipités. Vue d’en haut, la salle ressemble à un échiquier sur lequel
danse, d’un pas précis, les équipiers affairés et agiles. Tout est millimétré.
Alors que l’un des grooms termine
de dresser l’une des tables du fond, la porte de la salle claque. Devant cette
porte qui continue de battre, un homme en sueur, l’air surpris mais qui
visiblement tente de se contenir, vient de faire irruption comme un volcan
enragé. Son front perle, son pantalon noir est mal repassé et sa chemise rayée
trop grande. Les grooms se sont tous arrêtés
pour le regarder, surpris, comme s’ils avaient été pris en flagrant délire d’une
frénésie vaudevillesque. L’instant d’après, le groom qui était juste à côté de
la porte, reçoit un nouvel ordre du maître d’hôtel qui claque des doigts. Le groom
saisit le commandement en plein vol et le mouvement reprend dans la grande
salle majestueuse du « Danube Bleu ». D’un signe élégant de la main
et l’échine légèrement courbée, le groom invite l’homme au pantalon bouffant à
s’assoir à table. Trois autres grooms tirés à 4 épingles s’affairent autour de
cette table. L’un met les couverts, un autre met les verres, un verre à eau,
un verre à vin et une coupe, tous les trois vides et parfaitement transparents.
Un troisième groom tend une serviette à l’homme qui s’est assis et qui a le
regard vide. Un dernier allume une bougie qui se trouve au centre de la petite
table ronde.
Pendant ce temps, le maître d’hôtel
a ordonné aux serveurs de faire leur entrée sur scène plus tôt que prévu à
cause de cette arrivée soudaine d’un bien surprenant convive, et à chacun de s’affairer
autour de lui. On lui tend une carte des menus et la carte des vins.
Médusé, le chef qui était resté
dans sa cuisine mais qui avait gardé un œil derrière le hublot de la porte
battante qui le sépare de la salle de restaurant, observe la scène de son œil rond. Le souffle coupé, comme en apnée, un filet de bave perlant de son rictus
effaré, alors qu’une goutte de sueur roule sur le côté de son visage, le Chef
reprend soudain ses esprits. L’état de choc passe alors que l’un des serveurs lui
tend la commande prise à l’instant. Il faut agir. Le Chef prend la note de
papier, la lit : « Soupe ». Aucun autre mot ne figure sur le
joli papier à l’en-tête du « Danube Bleu ». Ni vin, ni mets,
simplement ces cinq lettres « S.O.U.P.E. » inscrites de la main
hésitante du serveur. Le Chef jette de nouveau un regard dans la salle par le
hublot de la porte battante de la cuisine. L’homme s’est levé de table. Dans un
mouvement d’impatience, il s’est dirigé vers la vitre du bateau côté quai. Il se
retourne. Il regarde derrière lui, puis devant. Il passe sa main contre le
carreau froid et humide pour s’offrir une meilleure visibilité à travers la
vitre embuée. Sait-il que le grand « Danube Bleu » restera à quai ?
Le Chef voit l’homme s’impatienter. Il trépigne maintenant. Son visage vide et
flasque se crispe. Ses traits s’accentuent en un masque de douleur. Va-t-il se
mettre à pleurer ? se demande le Chef interloqué.
A l’autre bout de la salle, près
de l’entrée, une nouvelle fois la porte claque violemment. Cette fois-ci, trois
hommes en uniforme viennent de faire éruption. « Personne ne bouge ! »
somme l’un deux. L’homme à la chemise maintenant dégoulinante sort de sa poche
de pantalon, une arme, qu’il saisit de ses deux mains tremblantes. Il crie à
présent « Je vais tirer ! ». Aux policiers de rétorquer aussitôt
« Face contre terre ! ». Et tous les grooms, sans exception, une
nouvelle fois dérangés dans leur opération, tombent au sol. Les plateaux, les
verres, les assiettes tombent avec eux dans un fracas immense.
Dans le chaos général, l’homme
armé tombe lui aussi, la chemise rouge de sang.
« Le Danube Bleu » ne
rouvrira pas ses portes ce soir…
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