Sylcia, matricule 22R8, plissait son regard et, autour de
ses yeux, de petites ridules s’accentuaient gravement pour empêcher la lumière
flamboyante de pénétrer ses orbites à travers ses fines paupières. Un filet de
rayon rouge perçait ses deux voiles membraneux mobiles recouvrant ses globes oculaires
non habitués à la lumière de l’extérieur. La boule de feu éblouissante était sur le
point de disparaître derrière l’horizon arrondi de cette planète hostile. Pour la
première fois, elle découvrait le sol de glaise ocre dont elle avait tant rêvé.
Elle n’était jamais sortie de la nef des humains réfugiés.
Elle avançait fébrilement et transperçait de sa gravité le
souffle qui lui faisait face. Elle levait les mains et se touchait la tête. Elle
avançait encore comme pour s’assurer qu’elle laissait loin derrière elle, la prison
qu’elle venait de quitter, et en même temps, grattait de ses ongles la fine peau
qui recouvrait son front. Elle déchirait petit à petit la fine membrane transparente
et retirait avec ses doigts osseux la puce électronique qui l’avait alimentée
quotidiennement en informations en tout genre, depuis sa naissance : calories
nécessaires à la tâche physique qu’elle devait entreprendre chaque jour, taux
de glycémie dans le sang, jauge d’oxygène restant dans son sas de
décompression, litres d’eau restant dans la cuve commune du quartier 22R, et
autres data nécessaires à sa survie. Aucune donnée ne serait plus jamais disponible pour
elle. Elle s’affranchissait de son mode de survie.
Quelques gouttes perlaient de son front et un rouge sombre venait
se loger sous ses ongles coupés courts. La tête lui tournait, un silence
inconnu jusqu’alors l’avait surprise, parce qu’il s’accompagnait d’un
bourdonnement lourd. Jamais elle n’avait entendu le silence encore. Elle ne se
l’était pas imaginé mais elle en avait entendu parler.
Puis rien. Plus de bips, plus de sonneries, plus de voix
préenregistrées, syllabes par syllabes, lui communiquant les données de survie.
Elle se sentit d’abord incroyablement seule devant ce vertigineux silence. Puis
cette solitude lui offrait une individualité à laquelle elle n’avait encore
jamais goutée. Elle n’était plus rattachée par aucun lien, à aucune voix,
aucune image imposée dans son cortex par la puce qu’elle venait d’arracher,
aucune attente, aucun ordre à suivre non plus. Elle n’osait pas faire de bruit.
Elle regardait autour d’elle la mer de poussière ocre et la nef était bien loin
derrière et à peine plus grande qu’un insecte au loin dans l’horizon.
Maintenant personne ne pouvait lui donner d’instructions, ni
d’injonctions. Elle était libre. Libre de ces nano-mouchards électroniques qui
espionnaient et collectaient les données de chacun pour les déverser chaque
nuit, à partir de douze heures zéro, zéro, dans la machine-pieuvre. C’était donc ça être libre ?! C’était vertigineux. Par où aller ? Vers quel son se
diriger ? Un rictus venait, aux deux coins de sa bouche, étirer ses lèvres
vers le haut ; elle sentait les muscles de ses joues relever ses pommettes.
Que c’était bon de sourire ! Elle découvrait pour la première fois, cette
sensation qui s’accompagnait de petits picotements agréables au fond de l’estomac
et dans la poitrine.
Elle s’avançait vers l’étendue d’argile orangée, riche en
oxyde de fer, et la lumière s’affaiblissait. Quelle heure pouvait-il être ?
Elle ne recevait plus cette data, la puce électronique était désactivée et hors
de fonctionnement. La lumière artificielle, dans la nef, était programmée pour
éclairer les réfugiés humains jusqu’à minuit, afin qu’ils puissent travailler
jusqu’à l’épuisement. Mais ici, hors de la nef, qui éteignait les lumières ?
Elle eût un instant d’hésitation ; avait-elle eu raison
de s’enfuir ? Quel sort serait le sien si la machine-pieuvre la retrouvait ?
Quel sort serait le sien si elle ne serait jamais retrouvée ?
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