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Le Thermos de l'espace ou le succédané d’une souffrance illégitime



Nour venait de rentrer chez elle ; il était déjà 20h. Elle filait aussitôt sous la douche pour retirer la crasse, le stress et l’odeur de cigarettes de ces quelques 8 heures de verticalité urbaine passées à servir des tables, des boissons, des sourires forcés. Aujourd’hui, elle n’avait pas pris le temps de compter ses pourboires ; elle avait arrêté depuis quelques temps déjà. Le montant de ses revenus journaliers était devenu accessoire ; ils n’étaient pas comme elle avait pu le penser, à une époque, un billet pour la liberté. Ce n’était qu’une donnée de plus qui venait s’ajouter à la succession de moments dérisoires devenus d’insignifiants rituels, comme une accumulation de petites névroses sans but et sans message conscient.


Après sa douche, elle éventrait une boîte de thon qu’elle mangeait à même la conserve. Ce soir c’était du thon, la veille du maïs, l’avant-veille du thon encore avec ou sans mayo bon marché… Depuis qu’il était parti, elle était restée seule et les jours se succédaient sans grande surprise et sans goût.


Quand la nuit tombait sur la ville et que des lumières, tels de petits carrés ou rectangles oranges ou bleues, montaient s’épingler, comme de petites étoiles, sur les tours d’en face, elle s’octroyait toujours quelques heures loin de la pollution diurne pour éprouver enfin sa précieuse tristesse.

Juste avant que le sommeil ne l’assomme, son absence était palpable et faisait mal. Elle prenait le temps, dans le silence de la nuit, de ressentir cet espace dédié au manque qui s’était logé dans sa cage thoracique depuis sa mort. Chaque nuit, juste avant qu’elle ne se fasse emporter par le sommeil, elle ressentait ce vide, ce creux d’où se laissait aller la solitude qui s’étendait comme un estomac dont les parois sont tirées à l’infini. Un estomac froid et sombre dégorgeant des larmes épaisses et grasses qui lui sortaient d’abord par les orbites, puis par la bouche dans des sanglots douloureux et voluptueux à la fois. Son souffle accéléré était d’abord encouragé par la peine qu’elle se sentait légitime de ressentir ; ils n’avaient pas été mariés, certes, mais elle était veuve en quelque sorte. Puis son chagrin s'allégeait et il laissait place au sommeil réparateur. Celui qui lui permettait de se présenter de nouveau le lendemain matin au restaurant.

Le lendemain matin, elle se réveillait un peu plus tard que d’habitude, la boîte de thon reposant à côté de son oreiller. La lumière de la cuisine avait une couleur différente aujourd’hui. Mais elle ne le vît pas de suite. Il était presque dix heures, mais il en paraissait à peine 5h tant il faisait encore sombre et brumeux dehors, comme à l’aube de journées décisives. Elle se préparait un café. La petite cafetière en cuivre rougi par les utilisations quotidiennes depuis toutes ces années continuait à lui faire du bon café. Elle comptait dessus chaque matin. Elle sortait sa petite tasse blanche. Le petit récipient attendait le liquide fumant et pendant qu’elle se servait, la radio se mit à rugir. Interloquée et, une fois pour toutes bien réveillée, elle se retournait vers le poste débranché qui faisait office de décoration puisqu’elle n’avait jamais pris le temps de se débarrasser du petit électroménager en panne. Et pourtant… Une voix métallique lui sommait de regarder dans le vide-ordure qui surplombait son évier. Celui-là même qu’elle avait condamné depuis longtemps pour éviter les cafards. Incrédule et abasourdie à la fois, posant la petite cafetière bouillante à même la nappe en plastique, elle se dirigeait tout de même vers l’évier et ouvrait le vide-ordure, espérant pouvoir rire dans quelques minutes de cette farce.


Dedans, un drôle d’objet cylindrique l’attendait. Elle le soulevait délicatement. Au touché, l’objet semblait émettre des petites vibrations, comme lorsqu’on manipule des aimants et qu’on les rapproche trop près les uns des autres. L’alliage composant l’objet semblait être en un aluminium très léger, il était renforcé de façon géométrique par des plaques translucides vertes qui lui faisaient penser aux coléoptères verts brillants qu’on pouvait trouver sur les arbres, les jours de chance. Elle hésitait entre un thermos ultra sophistiqué et une urne funéraire.


Elle le manipulait maintenant dans tous les sens, le thermos-coléoptère ne dévoilait aucun signe d’interrupteur, de bec verseur, ni même de mécanisme permettant à l’objet de s’ouvrir. Mais l’objet s’ouvrit dans ses mains sans raison apparente. Dans son ouverture, le coléoptère-thermos semblait s’être transformé en un petit robot-transformer sans tête, ni jambe. Elle le laissa tomber par terre ; dans un bruit sourd l’objet redevint aussitôt l’objet cylindrique compact qu’elle avait vu plutôt apparaître dans son vide-ordure. Puis, de lui-même, le coléoptère opéra sa transformation et s’y échappa une voix, des voix, des ondes, des mots, des vibrations qu’elle résumait de la manière suivante « it’s not worth it ». « It’s not worth it » s’évaporait dans sa cuisine puis, à l’intérieur de sa tête s’infiltrait, jusqu’à la transpercer si profondément qu’elle s’écroula sur le sol et se mit à pleurer. Elle répétait dans des sanglots étouffés « it’s not worth it ». « ça n’en vaut pas la peine », elle ne comprenait pas pourquoi ces mots lui venaient en anglais tout à coup et irradiaient tout son être. Elle regardait hagarde autour d’elle sa cuisine, la lumière du jour peinait à y entrer, des lueurs vertes sombres s’étaient installées autour d’elle.


Ainsi à terre, ses yeux étaient à la même hauteur que sa table de cuisine. Le plastique de la nappe se gondolait au contact de la petite cafetière brûlante. Elle voyait des petites bulles de plastiques s’élever sur la table, au ralenti comme des bulles de savon. Un bourdonnement sourd retentissait dans sa tête puis dans tout son corps. Cette vibration était composée d’une phrase sonore binaire qui se calait sur sa respiration. Dans la première partie de la phrase, une expiration profonde et métallique l’accablait d’un sentiment de désillusion immense, des plus sombre, équivalent à la somme de toutes les tristesses qu’elle avait pu ressentir au cours de sa vie et dans la deuxième partie de la phrase sonore, elle entendait une inspiration qui elle, au contraire de la première, lui réinjectait une joie et une légèreté de vivre prodigieuse, aussi forte que si la somme de toutes les jubilations futiles pussent être rassemblées dans une seule et même énergie éblouissante.


Une accélération de son rythme cardiaque tambourinait à grosse pompe dans sa poitrine, à chaque inspiration, une onde d’allégresse inondait chaque partie de son corps de façon diffuse et enivrante, comme un galet qui rebondit sur l’eau et fait des cercles de plus en plus grands à la surface d’un lac plat. Dans un vacarme clair et ensoleillé, elle regardait en accéléré la petite tasse lui échapper des mains et se fracasser contre le sol de sa cuisine. Puis l’expiration métallique revint vers elle et se fît entendre au plus profond de son âme, de nouveau. Elle voyait maintenant le liquide noir projeté vers le haut, par l’impact de la tasse contre le carrelage du sol, et soulever, dans une danse de volutes parfumées, le breuvage mouvant. Cette danse la plongeait à présent dans une détresse absolue et elle voulait tant fermer les yeux. Même avec les paupières closes, elle voyait, au ralenti, le philtre d’arabica sombre retomber comme un interminable spleen.


Lorsqu’elle rouvrit les yeux, la nuit fourmillait déjà dehors. Qu’est-ce qui s’était passé ? A cette question intérieure, une multitude de voix se mirent à lui répondre dans un capharnaüm de pensées inaudibles et effrayantes. Elle tournait la tête, de gauche à droite, puis de bas en haut et rien. « Merde » se dit-elle, s’interrogeant de nouveau et l’amas de voix se soulevait de nouveau dans sa tête, comme une multitude de petites névroses discutant puis se querellant, toutes à l’intérieure de sa boîte crânienne qui semblait bien trop exiguë pour ce terrorisme mental. Elle ne ressentait plus la vague de spleen s’alterner avec l’orgasme fulgurant qui l’avait secouée ce matin mais les voix étaient nombreuses et effrayantes. Elle voulut sortir de là et vite. Dans l’ascenseur, Madame Marchand, la dame du 7ème lui lançait un « Bonsoir » sans conviction. Nour pensait que de voir sa voisine la rassurerait mais son teint était blafard et une ombre de duvet verdâtre semblait se profiler au-dessus de sa petite bouche pincée. Elle lui répondait juste et entre le 1er et le rez-de-chaussée, avant de s’extraire de l’ascenseur : « Ma tête est une jungle d’où je dois m’échapper ». Madame Marchand n’ayant pas bien compris lui dit, dans le dos : « Pardon ? ». En courant vers la sortie de l’immeuble, Nour criait derrière elle « Ma tête est une jungle d’où je dois m’échapper ! ». 


La nuit était visqueuse dehors. Il y avait du monde ce soir dans la ville et ça grouillait dans tous les sens. La faune urbaine cherchait à détaler dans une rapsodie électrique et anxieuse ; elle prit sa voiture et fonçait à même les artères principales grouillantes et chaque rue bouchée était une nervure impraticable de plus qui ajoutait des sens interdits à sa déroute. Il fallait aller le plus loin possible et au plus vite. La pluie devenait gluante et alourdissait sa fuite. Les viscères repoussants la forçaient à prendre à droite, puis à gauche, dans une précipitation dangereuse. Il fallait fuir et pourtant chaque virage semblait l’enliser encore plus profondément à l’intérieur de la ville-monstre. Derrière le volant, ses yeux parfois fixaient furtivement le thermos-coléoptère-urne qui était posé à côté d’elle sur le siège passager. Elle ne se souvenait pas avoir pris l’objet avec elle dans sa fuite.


Elle était ivre, tout tournait autour de ses yeux, elle avait conduit et conduit et jamais elle ne semblait sortir de la nuit et de la pluie. Elle était soûle des vibrations émises par le thermos qu’elle enserrait maintenant dans son bras tout en conduisant sa Lada automatique de 1996 et de cette phrase sonore binaire qui ne lui avait abandonnée aucune indulgence depuis plusieurs jours, elle était fatiguée. Combien de jours avait-elle fuit ? Combien de kilomètres avait-elle parcourus ? Le jour ne semblait jamais revenir et la ville ne semblait jamais disparaître. Fatiguée par les reflets mouillés des lumières qui collaient à son pare-brise, elle avait maintenant la nausée. Il fallait sortir de cet habitacle rouillé qui laissait passer le froid et l’humidité de la ville. Elle garait sa bagnole disloquée devant le seul bouge qui semblait ouvert sous cette pluie crépusculaire, une des roues arrières négligemment montée sur le trottoir. Elle sortait de l’auto avec le thermos-coléoptère vert toujours lové dans le creux de son bras et ne se retournait pas, ni pour remonter les vitres, ni pour verrouiller l’habitacle qu’elle quittait enfin.



Elle entrait par une porte, au-dessus de laquelle des néons rougeoyants indiquaient «  Le Baratin ». A l’intérieur, il faisait encore plus sombre que dans les artères de la ville. Il fallait, à ses yeux tout gonflés, quelques instants pour être capables de repérer les contours du zinc, des tables et des chaises. Elle s’installait maintenant à la table la plus éloignée du bar. Et posant le coléoptère-urne sur la table, elle remarquait un homme devant elle, déjà assis, qu’elle n’avait pas vu en arrivant. Elle ne distinguait pas les traits de son visage, elle pouvait néanmoins remarquer qu’il devait certainement avoir les cheveux courts et au contour de son visage, elle remarqua une énorme moustache. Sa stature lui faisait penser qu’il devait avoir passé l’âge de maturité. Sa posture rigide faisait penser qu’il n’était pas tout à fait réel, pas tout à fait humain. Son visage sombre, dont elle ne distinguait pas s’il souriait ou s’il était fermé, semblait cependant la regarder. Lorsqu’il tendait ses bras vers l’urne-thermos pour le cloisonner entre ses bras fermes, il lâcha d’une voix rauque qui apportait enfin une preuve de sa présence devant elle, « Comprends le comme tu le pourras, mais soit tu es seule dans l’univers, soit tu ne l’es pas. Je ne suis qu’une voix qui s’ajoute à la somme de celles que tu as libérées ». Ses orbites s’écarquillèrent de frayeur, pendant que la moustache imposante dansait autour du visage sombre de l’homme ou était-ce un extra-terrestre. Elle ne pensait pas à répondre ; elle pensait d’abord à savoir si elle était dans un cauchemar. Puis plusieurs phrases se formaient dans sa tête. Mais à peine, l’une était presque complète et prête à être prononcée, qu’une autre venait lui voler la vedette et ainsi les mots s’entrechoquaient dans sa bouche sans en sortir pour le moment. Elle essayait de mettre de l’ordre dans le chaos de mots qui envahissaient sa tête mais les lettres restaient coincées dans son gosier.


Il la regardait avec grande intensité. Ses sourcils, qu’elle devinait dans l’obscurité, semblaient se soulever dans l’expectative des mots qu’elle réussirait à prononcer. Ses sourcils vibraient maintenant en même temps que sa moustache qui dépassait de ses joues. Il était le témoin impatient de la succession d’expressions qui habillaient son visage, et qui semblaient changer au gré des différentes versions de la réponse qu’elle préparait intérieurement. Même là, surtout là, les foules de voix criaient encore et toujours dans sa tête. Plus ses yeux s’écarquillaient, plus sa bouche se rétrécissait pour ne former plus qu’une petite cavité noire et méfiante, d'où aucun son ne voulait sortir.


Il manipula l’objet et referma le couvercle du thermos-coléoptère et le vacarme cessa. Et elle sentait que quelque chose la poussait à se confier. « J’entends des voix qui sortent de là-dedans » en fixant de son regard méfiant le thermos. « Je sais » lui répondit-il sur un ton indulgent, les moustaches et les sourcils sautillants au gré des rictus qu'elle devinait sur son visage resté dans la pénombre. Elle laissait s'échapper un sourire confus qui éclatait devant ses dents alors qu’elle réalisait la folie de la situation. Sa tête s’était légèrement penchée en arrière pour donner, à son sourire démesuré, un éclat sonore. Elle était décontenancée par la brutalité de sa propre agitation et changeait de tactique aussitôt en prononçant la phrase suivante, très lentement, comme si chacun des mots qu’elle allait prononcer pouvait lui nuire : « Ce que je veux dire, c’est qu’il y a dans cet étrange objet des pensées qui me sont propres ou des névroses qui me collent, que sais-je, et elles font un vacarme constant dans ma tête depuis que j’ai ouvert le bouchon de ce machin de l'espace ». Et il lui répondit pour seule consolation « nous ne sommes pas seuls dans l’univers ».


Une serveuse vint à leur table, malgré son allure très voluptueuse et féminine, elle portait une moustache épaisse et hirsute, similaire à celle que portait l’homme assis devant elle. Elle put voir les yeux de la serveuse, ils semblaient mouillés et sereins. La serveuse moustachue prit le thermos-coléoptère-urne et en sortit un petit biscuit chinois de la chance, et le tendit à Nour. Celle-ci prit le fortune cookie, le cassa en son milieu et y trouva, comme elle s’y attendait, un petit rouleau de papier sur lequel était écrit « ça n’en vaut pas la peine ». Elle retourna le papier et dans une autre couleur, pu lire « It’s not worth it ».

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