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Loggia

Monsieur Alamo Bel habitait au dernier étage du 34 boulevard Brune, juste au-dessus de la station Didot du tout récent tramway parisien. De sa loggia de 45 m2 qui longeait son salon au premier niveau de son duplex, il voyait la jolie voie verte, de pelouse fraichement vêtue, qui bordait les boulevards maraichaux et nombreux, il le savait, lui enviaient sa situation.  Il était le seul locataire de l’immeuble à habiter les deux derniers étages et bien entendu, le seul à disposer d’une terrasse et d’une loggia impressionnante. Même les membres de sa famille habitaient des étages inférieurs sans charme. Les autres appartements ne disposaient que de lucarnes étriquées et d’un rebord de fenêtre tout au plus. Ces immeubles d’architectes modernes et réputés n’offraient, au final, que très peu d’appartements de hauts standings dont l’originalité pouvait surprendre, le reste était un amas de petites cages à lapin, organisées les unes sur les autres, de façon bien droite et verticale.
De sa terrasse, la vue était dégagée et lumineuse. Il surprenait souvent, accoudé à la balustrade et une tasse de thé lové dans le creux de sa main, des passants marchant les yeux levés vers les hauteurs de Paris et enviant son espace privilégié. Il se sentait las sur sa terrasse, mais il ressentait fortement cette certitude d’être quelqu’un, quelqu’un de mieux, plutôt que quelqu’un de plus.
Il sortait plusieurs fois par jour, et tous les jours sans exception. Il sortait soit pour aller au bureau à trois blocs de chez lui, soit pour rendre visite à des personnes toutes aussi importantes que lui, mais systématiquement il se faisait conduire par son chauffeur, dans une Audi A7 sport back. Il passait ainsi de sa loggia de 45m2, à son appartement de 360 m2, à l’ascenseur, puis à l’intérieur de sa voiture. Il voyait du monde et du monde le voyait. Le chauffeur ayant bien entendu la pénible tâche de stationner l’engin, le laissait toujours devant les portes cochères de ses divers lieux de destinations, avant d’aller tourner et tourner sans fin dans le quartier, attendant le plus clair du temps en double file dans les rues avoisinantes. Finalement, Monsieur Alamo Bel, passait toujours d’un intérieur, vers l’habitacle de sa berline, à un autre intérieur sans jamais vraiment être dehors, à l’air libre. Il foulait de ces nombreux mocassins ou autres chaussures anglaises élégantes, des moquettes, des tapis d’Orient, des parquets cirés, des sols de marbre importé de Sicile mais il ne lui arrivait jamais de fouler la terre, l’asphalte.
Aujourd’hui le ciel avait enfin échangé le gris parisien contre une lumière éblouissante et joyeuse mais étrangement, Monsieur Alamo Bel, se sentait d’humeur maussade. Aujourd’hui il ressentait tous ces lieux intermédiaires qu’il traversait comme autant de cages, certes dorées, mais l’enfermant et l’empêchant d’être libre.
C’était décidé, il sèmerait tout le monde aujourd’hui et s’offrirait une visite incognito dans la ville. Il commencerait par donner à ses employés de maison une journée de libre dès leur arrivée et il réfléchirait à un plan. « James ! Anita ! Je n’aurai pas besoin de vos services aujourd’hui, je ne me sens pas très bien et je préfère rester à la maison. Seul ! » Leur dit-il. James et Anita, déjà en tenue de travail, se regardaient médusés et, ne leur laissant pas le temps de dire « mais », Monsieur Alamo Bel leur tourna le dos et fit mine d’aller se retirer dans sa chambre, toujours vêtu de sa robe d’intérieur, à carreaux écossais. Il entendit quelques bruits de portes qui se fermaient derrière lui, puis rien. Il comprit qu’il était enfin seul. Il appela maintenant son assistant au bureau, « Monsieur Leprêtre ? Annulez-tous mes rendez-vous, je suis souffrant et pas disponible de la journée ». Il raccrocha et entendit un lointain « Bien Monsieur Bel ».
Il ne manquait plus que le chauffeur. Celui-ci montait en général à son domicile, à 7h45, pour prendre connaissance de la feuille de route préparée par son assistant la veille. Il était 7h42. Eduardo était ponctuel et ses 3 dernières minutes d’attente lui semblaient interminables. Il était maintenant 7h47 et le chauffeur n’était toujours pas arrivé. Il faisait les 100 pas, anxieux et troublé. Il n’avait pas quitté sa robe d’intérieur pour ne pas éveiller les soupçons et pouvoir donner le même argument à son chauffeur, que celui qu’il avait donné aux autres ; il allait rester se reposer aujourd’hui et n’aurait pas besoin de ses services. Son impatience le rendait nerveux et l’attente risquait de mettre à mal sa détermination à faire le mur.
Il était 7h53 maintenant et il n’était toujours pas là. Il n’était pas possible de demander à James ou à Monsieur Le prêtre de bien vouloir s’enquérir de la raison du retard de son chauffeur. Il était coincé. Il se donnait encore quelques minutes avant de penser à une solution alternative ; à 8h30, il penserait à quelque chose, mais là, pour le moment, il prenait son mal en patience.
Malgré son impatience à mettre à exécution son plan d’évasion, il s’était endormi sur le fauteuil de sa loggia. C’est la sonnerie de son téléphone qu’il le sortit de sa léthargie. Il entendait la voix de son chauffeur au bout de l’appareil, « Monsieur Bel, je suis dans le pétrin. Où est James ? Je n’arrive pas à l’avoir au téléphone. Je suis désolé, je ne voulais pas vous déranger. J’ai un problème, je ne sais pas quoi faire ».
Monsieur Bel lui répondit « je viens vous sortir de là » et raccrocha. Il fit tomber sa robe d’intérieur à même le sol. Sous sa robe, il portait un pantalon de cote de velours vert foncé, une chemise rose pâle boutonnée jusqu’en haut. Il courut vers le vestiaire des domestiques.  Il attrapa quelques vêtements et les enfila en lieux et place des siens. Il avait même trouvé une paire de grosses chaussures marron qu’il s’empressa de mettre également. Il n’eut pas la patience d'attendre l’ascenseur et choisit de descendre par le monte-charge de service, situé directement dans sa cuisine.
Il fut arrivé au rez-de-chaussée rapidement mais dans un vacarme qui lui fut inhabituel.
Arrivé dans le lobby de l’immeuble, il s’avança vers les portes vitrées et les tira vers lui, les deux en mêmes temps dans un geste déterminé, simultané et ample, de ses deux bras. Il les ouvrit lui-même et seul, pour la première fois. Devant l’immeuble, au pied du petit escalier élégant de l’entrée, il n’y avait pas de véhicule qui l’attendait, comme à l’accoutumé, il n’y avait que le vent, le soleil éclatant et du bruit, des sons qui s’entrechoquaient dans tous les sens, aigus, pointus, martelant et dansant autour de ses oreilles. Il avança dans le vacarme ensoleillé parmi la foule qui semblait se précipiter vers des lieux et des objectifs qu’il ne pouvait soupçonner. Et il se mit à marcher vite, puis à courir et à courir haletant de plus en plus vite…
Raisonnantes, entre les deux oreilles d’Alamo Bel, il y avait deux lourdes et criantes douleurs et les battements répétitifs d’une caisse claire intérieure qui le réveillaient jusqu’à faire secouer tout son corps endolori. Il ouvrait les yeux dans un vacarme opalin, éblouissant et étourdissant. Il tentait de soulever les paupières mais elles semblaient collées entre elles. Il essayait de nouveau avec l’œil gauche d’abord, puis progressivement avec l’œil droit. Il y avait la rue, il y avait la lumière écrasante, il y avait des klaxons. Il y grouillait, la vie, dans cette rue aux odeurs qui le ramenaient petit à petit à la vie et à la nausée.
Sa nuque crut recevoir un coup de lame, lorsque Alamo Bel ou était-ce Abelo Lam voulu se redresser. Il était allongé à même l’asphalte. Il ne reconnaissait pas les vêtements qu’il portait. Ils étaient sales et larges autour de son anatomie.
Le monde lui semblait vertical et étriqué. Rejoindre cette verticalité était impossible ; à chaque mouvement son corps recevait une nouvelle décharge, aussi forte que la première, et qui se répandait comme une marée de pétrole sur la mer.
Des yeux sortaient des nuages, que formait la foule grouillante, et se posaient sur lui quelques instants et repartaient aussitôt que leurs visages singeaient sa douleur. Une paire d’yeux cependant se fît plus courageuse que les précédents regards.  Ces deux-là étaient clairs et souriants et ils précédaient un joli visage rond et bienveillant s’approchant de lui.
« Bah qu’est-ce qui va pas ? » lui disait le visage bienveillant. Il ne pouvait répondre, il eut pour seul réflexe de sortir de sa poche un passeport tout corné. Le visage bienveillant regardait à présent le passeport, le feuilletait. Il remarquait que la photo était manquante. Un tract était tombé du passeport. Le visage bienveillant qui s’était accroupi près d’Abelo Lam ramassa le tract ; il y était inscrit « 28 boulevard de Clichy, 5ème étage, porte droite. Métro Blanche ». Elle lui dit « Ce n’est pas très loin Blanche. Si vous devez y être pour midi, vous pouvez y être en quelques stations. Vous avez un ticket ? ». En guise de réponse, Abelo Lam n’ouvrait toujours pas la bouche mais sortait de son autre poche un petit paquet de beurre individuel fondu sur lequel était inscrit « Président, 8 gr » et deux tickets qu’il tendait à son nouvel acolyte charitable. Ce dernier avait évité le sachet de laitage suspect mais jetait un œil sur les deux tickets usagés. Sur l’un, pouvait se lire « Waterloo » et sur l’autre, « Picadilly Circus ».
La personne se leva et partit sans rien dire. Abelo Lam avait déjà moins mal aux os, mais le départ de son bienfaiteur le replongea dans le chaos dans lequel il s’était réveillé quelques minutes auparavant et le bruit urbain lui sauta à la gorge de nouveau.
Il avait à peine eu le temps de tenter une nouvelle fois de se redresser que le joli visage était de retour avec un carnet de billets de métro qu’il lui tendait avec le ticket de caisse de la RATP. « Tiens, avec ça, vous pourrez aller à votre rendez-vous ! » lui dit-il avant de s’évanouir dans l’affluence urbaine.
Il se levait enfin. Son corps semblait avoir retrouvé un peu d’élasticité. Il était debout à présent mais ses poches avaient laissé tomber des morceaux de craie qu’il ne prenait pas l’effort de ramasser. Il descendait, une à une, les marches de la bouche du métro en face de lui, avançait et passait le portillon. Une fois sur le quai, les écriteaux bleus suspendus contre le carrelage blanc indiquaient « Abbesse ». Il n’était pas loin de Blanche, mais son cerveau qui s’était remis à penser, ironisait que « Abysse » aurait été plus juste. Un souffle sur son visage précédait le train qui venait d’arriver à quai. Il entrait dans le wagon en sortit quelques courtes minutes plus tard.
Il montait les escaliers du vieil immeuble du boulevard de Clichy, ne sachant plus pourquoi il avait suivi l'indication de cette adresse. La porte d’entrée était ouverte. Il pénétra dans l’appartement sombre ; les rideaux avaient été laissés tirés. Il vit un homme qu'il reconnu aussitôt. C'était son chauffeur, assis en avant, sur une chaise, avec les coudes posés sur ses genoux et la tête enterrée dans ses mains. Il continuait d’avancer, une porte au fond du couloir était ouverte. Il entra, une jeune fille pleurait. Elle était allongée dans son lit, au milieu d’une mare de sang. Dans l’obscurité de la chambre, il la voyait d’abord se redresser lentement, tout son corps semblait lui faire mal. Ses muscles avaient l’air tendus, donnant à sa posture une rigidité cadavérique. Il faisait froid dans la pièce. Il croyait reconnaître la jeune fille, qu’il voyait mal dans l’obscurité. Elle avait repoussé maintenant la couverture à ses pieds et découvrit ainsi ses jambes. Elle restait les yeux rivés et affolés sur sa chemise de nuit qui était plaquée contre son corps et rouge d’hémoglobine. Elle se mit à crier « Eduardo ! Eduardo ! » Le chauffeur l’entendit et accouru aussitôt vers la jeune fille. Il découvrit avec stupeur la situation et Monsieur Bel reconnut cette voix, la voix de sa fille.

Comments

sharazde said…
je préfère cette version à la premier, tu a bien fait de le retravailler. Même que j'ai envie d'en savoir encore plus... Tu veux pas continuer cette histoire de Monsieur Alamo Bel?
Dora said…
il faudrait oui que je reprenne certaines des petites histoires, certaines mériteraient un dénouement... merci d'avoir lu et d'avoir laissé un commentaire. ça encourage !

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