Une route à
l’asphalte brûlant fume sous les pieds nus d’Alma. Un tremblement chaud monte
le long de ses jambes alors qu’elle avance d’un pas rapide sur le bitume. Un
camion arrive ; elle ne le voit pas mais elle reconnait le frémissement
qu’il produit sous la plante de ses pieds noircis par le goudron. Elle espérait
le bus pour qu’il la conduise en ville et est déçue. Comme dans un déni évident,
elle s’arrête un instant, se retourne en gardant les deux pieds plantés dans le
goudron et le haut de son corps, lui, se contorsionne. Elle monte les bras autour
de sa tête pour cacher ses yeux du soleil avec ses avant-bras et attend. De ses
bras protecteurs pendent des sandales à lanières de cuir de plusieurs couleurs
d’été. Elle attend que le monstre tremblant passe le virage. Quand elle attarde
son regard au-dessus du goudron, l’horizon tremble aussi et elle voit
apparaître, de derrière l’angle rocheux, un 3 tonnes 5 rouge qui semble gravir,
désinvolte, la route de montagne.
Aussitôt elle
baisse les bras, se retourne et reprend sa route mais plus lentement comme si
elle était désabusée. En passant près d’elle, le camion qui ralentit à peine,
fait virevolter sa robe de flanelle abricot autour de ses genoux et la
poussière du bas-côté de la route tourne sur elle-même.
Il fallait qu’elle s’extirpe des
souvenirs, et des images peu fiables qu’ils avaient laissées dans sa mémoire et
auxquelles elle s’accrochait comme une personne perdue s’accroche à la lumière
qui aveugle au lieu de guider. Tant qu’elle éprouvait la stabilité de ces
images et qu’elle cherchait dans les scènes du passé : l’asphalte, le
goudron, la plante de ses pieds noircis, le soleil soufflant chaudement sur ses
mèches tournoyantes et contre sa robe tournant autour de ses genoux, n’étaient
que des obstacles supplémentaires à une évidence qui lui était confisquée,
abîmée. Il lui était difficile de comprendre ces choses qu’elle ressentait tant
qu’elle essayait de faire rejaillir du passé, ces images. C’est le sens de ses efforts
de mémoire qu’elle convoitait, pas de revivre des souvenirs vagues et qui la
vieillissaient. Les quelques images évanescentes l’éloignaient de la réalité
des sentiments qu’elle cherchait à percer. Elle avait mal et il lui fallait
arrêter d’avoir mal pour se souvenir consciemment. Il fallait être calme pour
arrêter d’avoir mal. Les images s’échappaient, et bien qu’elles s’en
aillent ! « Je les laisserais partir au vent loin au-dessus de mes
doutes », se dit-elle intérieurement tout en remuant ses lèvres comme pour
que les mots puissent sortir d’elle. Lorsqu’elles furent toutes parties, elle maîtrisait
enfin le tumulte et commençait à regarder vers l’intérieur sans contorsion inhabile
et douloureuse. Elle voulait dominer la conscience de ce qu’elle avait vécu et
qui avait, jadis, résonné de concert dans la vie de l’institut dans lequel elle
est enfermée depuis. Elle pensait pouvoir humer les parfums du passé, les
laisser passer à travers son corps, comme un doux courant d’air chaud. Non pas
pour qu’ils témoignent du temps qui a passé mais pour qu’ils lui révèlent les
souffrances qu’elle avait connues et enfouis si profondément.
Une fois calmée, ses narines
inquisitrices tremblaient comme un papillon qui cherche à se coller à la lampe
brûlante. Ses yeux se fixèrent sur un point précis dans l’abstraction qui l’entourait,
puis sur un autre. Elle pivotait légèrement sur la droite et ses yeux fixèrent
encore un autre point et, elle reconnut une odeur. Tout lui revînt avec une
clarté saisissante.
Le camion était rouge et semblait anciens. Son chauffeur semblait tout aussi rouillé.
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