Tel un nouveau-né prématuré, la
goutte d’eau naît de la scission entre elle et sa mère. La masse translucide se
sépare donc de l’enfant de façon volontaire ou involontaire. Dans les deux cas,
la vie de la goutte d’eau sert de mesure au temps. Souvent la mort de la goutte
d’eau est prématurée, et il faut attendre une prochaine goutte d’eau pour battre
la mesure. Ploc… ploc…
Dans le laps de temps qui sépare
sa naissance et sa mort naturelle, souvent précipitée, la goutte d’eau cherche
à grossir, ce qui lui garantira une vie plus longue dans laquelle des laps de
temps pourront être contenus. Mais, pleine d’angoisse et d’embuches est la vie
fragile de la goutte d’eau.
Parfois n’a-t-elle pas eu le temps
de grossir qu’elle devient à son tour mère, masse translucide se séparant à son
tour de son sein. Sa vie en est d’autant plus raccourcie et la mesure du temps en
devient plus éphémère.
Il existe deux espèces de gouttes
d’eau, la goutte d’eau des mers et la goutte d’eau des forêts, chacune ne
connaissant pas l’existence de l’autre. La première comptabilise le temps en
termes de sel qu’elle contient et l’autre en termes d’oxygène contenu dans ces
petits êtres fragiles mais ô combien nécessaires.
Depuis la fonte des neiges et l’abattage
massif des forêts, il arrive de trouver des gouttes d’eau des mers loin des
océans, et des gouttes d’eau des forêts, loin des feuillages. On les retrouve
donc agglutinées dans les villes, les premières au creux des yeux, on les
reconnaît à leur allure saumâtre, néanmoins réconfortantes parfois, et les
secondes dans des flaques nauséabondes, on les reconnaît à leur odeur impure.
Permettez-moi de vous raconter l’histoire
d’une petite goutte d’eau qui s’appelait Guillemette. Celle-ci, pareille à ses
semblables était petite et discrète. Ovale et translucide, elle était née comme
toutes les gouttes d’eau, d’une masse liquide. La mère de Guillemette avait été
une goutte d’eau elle aussi. Elle avait pris le temps de grossir et avait, au
cours de sa vie toute tracée, donné naissance à de nombreuses gouttes d’eau.
Guillemette et ses sœurs étaient nées au même instant, celui où sa mère, tombée
de la branche d’un immense arbre de forêt, était entrée en collision avec la
feuille qui se trouvait quelques mètres plus bas. Même si quelques secondes à
peine séparaient la naissance de ses sœurs, de sa propre naissance, Guillemette
n’aurait pas le même destin. Guillemette avait bien plus d’ambition qu’une
goutte d’eau des forêts, bien plus encore que ses sœurs et que sa mère. Et ce
fût un évènement très heureux pour elle et très inhabituel qui lui permit d’avoir
une vie hors du commun.
Alors que ses sœurs et elles
étaient nées au moment de la collision avec la grande feuille du dessous, elle
fût la seule à se voir éjectée rapidement de la surface verte et nervurée. Les
autres suivaient le destin habituel des gouttes d’eau de forêt. Ce destin noble
de rejoindre la mousse et les fougères au sol et pour les plus chanceuses d’entre
elles, celles qui échappent à la chaleur et au risque d’évaporation, de
rejoindre la terre mouillée et noire. Passage obligé pour une goutte d’eau qui
relèvera ainsi le laps de temps qu’elle contient. Guillemette, elle, serait
promise à une autre fatalité…
Pendant que ses sœurs glissaient
le long de la feuille, Guillemette tombant quelques millièmes de secondes
après, en avait profité pour rebondir et ainsi être propulsée vers un hasard
qui la conduirait loin hors de la forêt.
Tel un projectile, Guillemette,
dans sa course avait changé de forme. D’un globule parfaitement rond et attiré
par la gravité, elle était passée à une forme ovale s’étirant de plus en plus
pour fendre le temps. Dans les airs, Guillemette fusait vers l’inconnu dans son
nouvel habit éphémère. Le vide dans lequel Guillemette voyageait à rompre tous
les records de vitesse des gouttes d’eau avant elle, l’appela à foncer de plus
bel. Quand soudain, sa course fût arrêtée net par un obstacle, qui s’avéra être
son passeport pour un nouveau monde, une transgression, dont elle ne
soupçonnait pas même l’existence.
Guillemette se trouva logée sur
une douce surface moelleuse dont la couleur clair jurait avec l’obscurité olivâtre
de la forêt. Guillemette regardait autour d’elle le blanc immaculé de la
surface moelleuse qui l’avait accueillie et qui lui offrait un éclat tout aussi
brillant et clair. Guillemette, voyant qu’elle s’élevait maintenant au-dessus
des arbres qui ont vu naître sa mère et sa grand-mère avant elle, comprit qu’elle
s’était logée entre les plumes d’un oiseau. Très intimidée par ce grand animal,
Guillemette observait attentivement tout ce qui l’entourait. Que tout semblait
nouveau pour elle ! D’autres couleurs s’ajoutaient enfin à l’humble
palette terreuse et sombre qu’elle avait connue jusqu’à lors. Le ciel lui
présentait un bleu vif et chaud, le soleil qui jusqu’à présent ne s’était
présenté à elle qu’en faisceaux lumineux furtifs entre les branchages sombres,
lui faisait découvrir des éclats nouveaux d’un jaune or. L’humidité dans laquelle
elle avait toujours vécu était fraiche et aujourd’hui la pétulance qui émanait
de l’oiseau et du soleil au-dessus d’elle, vers lequel l’oiseau semblait se
diriger, était agréable et douce, mais ô combien dangereuse pour sa fragile
consistance. Guillemette inconsciente du danger savourait l’ardente exaltation
de ses nouveaux compagnons.
Alors que l’oiseau planait à
présent loin de la forêt, elle vît au loin une étendue. D’abord, elle crut
reconnaître sa mère mais comprit rapidement qu’il ne pouvait s’agir d’elle. L’étendue
était bien trop grande et bien trop bleue pour être sa mère. Comprenant que le
temps lui était compté ainsi que ses dernières minutes, c’est au moment où l’oiseau
s’approchait de l’immense horizon couché et azuré, qu’elle décida de se
détacher de l’animal. De nouveau lancée comme un bolide et plus petite encore
qu’à sa première course, Guillemette fonça droit vers la mer. Il fallait
maintenant être courageuse et rapide, atteindre ce paysage bleu avant de
mourir. Les quelques secondes qu’elle contenait encore dans son petit corps,
qui rapetissait à vue d’œil, eût tout juste le temps de tailler la surface
gigantesque pour rejoindre les millions de gouttes auxquelles elle pût apporter
les intervalles de durée qu’elle ajoutait à l’édifice des siècles. C’est ainsi
que Guillemette fût la première goutte à rapprocher les forêts de l’océan.
Comments