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Petite histoire pour train de nuit (II)



Franz n’avait pas voulu lui acheter d’organe, il n’avait pas voulu avoir à subir sa supplication et ses pleurnicheries de marches d'escalier d'église. Il ne voulait rien avec cette pauvre folle qui tentait de vendre son cœur au plus offrant devant la gare du petit bourg, comme certaines femmes proposent de lire dans la paume de votre main une félicité future qui se transforme en sort maudit, si vous lui refusez votre main.

Cette femme était folle, voilà tout, et quiconque avait vécu dans cette ville sans bords, avait découvert une étendue qu’on ne mesure ni en distance, ni en durée, mais selon les courants d’air. Il faisait froid ce soir dans le train et il avait fait froid aussi le soir où il découvrit son corps inerte. Il s’en rappelait bien. Il n’osait le répéter à Baum, qui avait peur et qui avait réagi avec grand effroi à la petite histoire qu’il avait commencé à lui raconter.

Franz s’était certes confortablement blotti contre le siège en cuir vieilli du wagon et faisait mine de s’assoupir, mais il n’en était rien. Il avait lui aussi éveillé des sueurs inquiétantes, qu’il tentait de cacher, en passant distraitement ses doigts nus sur l’humidité de son front et sur ses tempes glacées.

Il savait que Baum ne s’endormirait pas, aussi long soit le trajet de nuit que le train avait commencé à parcourir. Lui non plus, il ne dormirait pas.

Il repensait à la découverte effrayante qu’il avait faite, il y a plus de 10 ans, et dont il venait de parler avec Baum. Il ne lui avait pas donné tous les détails des faits de cette sombre nuit mais ce n’était pas pour épargner son camarade craintif mais bien pour s’épargner à lui-même la remontée inévitable des images terrifiantes qu’il avait mis presque une décennie à effacer de sa mémoire.

Et ce soir, à l’intérieur de cette voiture accrochée à cette locomotive déterminée et sifflante, elles remontaient bel et bien à la surface et apparaissaient peu à peu plus clairement derrière ses paupières clauses. Il n’y avait rien à faire ; ce qu’il avait réussi à enfouir au tréfonds d’une subconscience silencieuse jaillissait ce soir, maintenant qu’il avait revu la petite bâtisse blanche sur le bas-côté des rails, dans un moment éclair tiré par la vitesse de la locomotive.

Il revoyait le corps de la folle allongée sur la terre molle et humide. Le sang, ayant bruni sur ses vieux vêtements, avait formé des petites tâches saumâtres. Les cheveux encore accrochés à la tête faisaient penser à des touffes de poils drus et hirsutes sur les noix de coco. Sa tête était ronde, plus proche d’un ballon de cuir bruni que d’un visage humain sur une caboche. En plus du poignard qu’il avait trouvé planté dans son abdomen, la pauvre femme morte avait été certainement, avant de se retrouver dans cet état, battue jusqu'au dernier souffle de vie. Les ecchymoses avaient transformé sa tête en un objet indéfinissable. Oui, un vieux ballon, voilà à quoi avait pensé Franz en découvrant l’horrible scène, avant qu’il ne réalise que ce ballon était rattaché à un cadavre.

Qui avait bien pu lui infliger pareilles souffrances ? Ses enfants avaient-ils vraiment existé ? Elle en avait parlé ce fameux jour devant la gare. Sachant qu’il ne trouverait pas de réponse à ces questions, il s’en posait d’autres, plus tournées étrangement vers lui cette fois-ci. Il se rappelait de la main de cette femme posée sur son bras alors qu’elle le suppliait, à la descente du train, de lui échanger un peu d’argent contre un cœur. Elle délirait complètement. Avait-elle vraiment vendu ses enfants ?

Comments

Unknown said…
Oh la la, belle suite qui donne envie d'en savoir plus!!!!! J'aime!!!!!
Dora said…
C'est gentil de lire ;)

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