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انت عمری



Une petite fille de 10 ans, habillée en garçon, s’apprête à chanter devant un auditoire aussi attentif que plongé dans la prière. La petite fille, que son père travestit pour pouvoir chanter en public, souffle les louanges faites au Dieu des humains jusqu’aux portes du ciel et au fond des âmes. Les prières des fidèles sont portées par la voix plaintive de ce jeune zéphyr. Elle entonne les chants psalmodiés du Coran au cours de fêtes religieuses du Delta du Nil. « L’astre d’Orient » est né.
« Oui, papa, j’entends ! Mais personne ne chante. » Dis-je assise en tailleur sur la fine moquette du couloir de notre appartement avec une once d’impatience dans la voix. Mon père est assis à côté de moi, à même le sol aussi. Son dos est plaqué contre le mur et contre celui d’en face, je vois ses grands pieds qui battent la mesure sur le disque qui passe sur notre platine vinyle Dual. La pochette du disque que nous écoutons, lui et moi, est posée contre le mur, à côté des pieds de mon père.
Sur la pochette, il y a la photo d’une femme dont la tête est légèrement penchée sur le côté, tout sourire. Elle porte une robe longue, je ne peux pas distinguer la couleur de sa robe parce que la photo est en noir et blanc, mais j’aime à penser qu’elle est bleue. Ses manches lui recouvrent les bras entièrement. Oum Kaltsoum est debout. Son orchestre est assis derrière elle. Dans sa main, on voit une étoffe fine, gravement serrée au creux du poing, le reste de l'étoffe, plus des deux tiers pend le long de sa robe. Ses cheveux sont arrangés dans un chignon ample et impeccable. Des fleurs sont posées à ses pieds. Elle est sur la scène d’une grande salle de spectacle. Les musiciens, derrière elle, doivent être environ vingt. L’un deux retient particulièrement mon œil. Il est très maigre, ses cheveux sont très sombres et il porte des lunettes à branches épaisses. En haut à droite de la photo, quelques mots en lettres arabes et juste en dessous « Enta omri » en lettres occidentales.
Comme mon père est grand, ses jambes sont fléchies au milieu du couloir et sur ses genoux reposent ses avant-bras. Dans une main, il tient affectueusement un verre de whisky et son autre main est suspendue dans le vide. Elle est ouverte et lui fait dos. Son index se détache légèrement des autres doigts et pointe quelque chose qu’il regarde mais que je ne vois pas. Il dit « Ecoute ! ». Mes yeux d’enfants suivent, dans le vide, ce qu’il semble pointé. Il répète « Ecoute kisim ! Pas avec tes yeux, avec ton cœur ! » tout en dirigeant l’index vers sa poitrine maintenant. Kisim signifie « ma fille » en turc, c’est comme ça qu’il m’appelle quand il est d’humeur nostalgique et la musique le rend souvent nostalgique, le whisky aussi. Ses yeux brillent, il regarde devant lui, dans ce vide qui semble si plein de tristesse. Je regarde du coin de l’œil mon père, je vérifie s’il pleure. Et à chaque fois que je crois apercevoir une larme dans le creux de la ride qu’il a juste en dessous de l’œil, je suis effarée. J’essaie de ne pas le lui montrer. Je ne peux me résoudre à y croire. Alors, je regarde mieux et ne vois plus de larme. « Non les papas ça ne pleurent pas ! » me dis-je, rassurée.
J’écoute avec lui les violons qui s’emportent. Et j’attends que quelqu’un chante. Il me dit « Ecoute, elle va se racler la gorge. » J’attends, je n’entends toujours pas de signe de voix. Puis lorsque les cordes s’apaisent, j’entends tousser dans les enceintes qui faisaient tout à l’heure trembler la mousse noire qui les recouvrent. Puis les instruments et les percussions reprennent de plus bel avant de s’adoucir de nouveau. Ça me fait penser à la mer, qui avance et se retire dans le vacarme impressionnant qu’on lui connait les soirs d’été où la pluie est tombée. Mon père dit « Un peu de patience » dans un sourire qui me rassure. Mon père me raconte que quand Oum chantait pour son public, elle ne chantait que deux ou trois chansons par soir mais chacune pouvait durer près d’une heure. Cela fait plus de vingt minutes et elle n’a toujours pas commencé à chanter. Elle tousse de nouveau.
J’entends des applaudissements dans les enceintes. Des personnes crient, ils semblent s’impatienter aussi. Le même thème est repris et repris, encore et encore. Des variations se font entendre mais légères, comme si les mêmes phrases étaient prononcées mais avec, à chaque fois, des intonations différentes.
Mon père me raconte la vie d’Oum Kaltsoum. Elle devait se déguiser en garçon pour pouvoir chanter. Moi j’aime bien m’habiller en garçon. Il m’explique que quand il était un enfant, il l’écoutait chanter à la radio tous les premiers jeudis du mois. Toute la famille était réunie autour du poste de radio et l’écoutait, comme nous le faisons ensemble, ici, assis par terre.
J’ai 10 ans environ dans mon souvenir. Mon père qui me semblait vieux, à cette époque, devait en avoir 34, soit presque 10 de moins que l’âge que j’ai aujourd’hui. Je me rends compte qu’à 34 ans, j’étais toujours une enfant. Une enfant travestie, non pas en garçon comme Oum kaltsoum, mais en adulte. En quoi mon père était-il habillé ?
Quand j’écoute Oum Kaltsoum sans lui depuis, je sais que ce n’est pas la tristesse qui faisait briller ses yeux. Il était tout simplement heureux. Au-delà de la voix très particulière de la chanteuse, on l’appelait aussi « le rossignol d’Egypte », et des merveilleuses chansons que lui avait écrites Ahmed Rami, le poète, Oum avait cette faculté de plonger son auditoire dans l’instant présent, on pourrait dire dans le vivant, hors du temps. Quand elle chante, nul n’a ni deuil, ni regret, ni désir compliqué. A chaque fois que je l’écoute mon cœur est lourd parce que la beauté de son chant se porte au fond de soi ; il nous rend grave mais pas triste.
Mes yeux sont mouillés et parfois même l’écouter chanter me donne envie de boire parce qu’il faut être saoule pour oser chanter avec elle.
« Enta omri » se traduit par « tu es ma vie ».

Comments

Anonymous said…
emouvante !
Dora said…
Merci pour le commentaire, c'est agréable d'avoir un retour; )

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