Une bande éblouissante et
vaporeuse transperce la pénombre étendue dans laquelle, Orhan est plongé. Le
corps du peintre repose sur un divan affaissé et poussiéreux. L’entaille opaline
créant ce clair-obscur froid traverse le corps du peintre et ne dérange en rien
le profond sommeil du dormeur. Sa carcasse affaissée elle aussi, comme pour
mieux s’encastrer dans les plis et replis du vieux meuble est nonchalamment
déployé sur le vieux canapé. La fragilité de l’antique fauteuil tranche avec l’ossature
imposante de ce minotaure en quête de reconnaissance. La journée, le peintre
trace de grands traits de gouaches jusque tard dans la soirée, si bien que
lorsque le sommeil le prend, il ne reste, de sa joie et son énergie créatrice,
plus qu’une charpente d’os et de chair animée par quelques ronflements lourds
qui lui soulèvent le torse. Son genou droit est relevé sur le dossier du sofa,
si haut que son pied bat une mesure inaudible dans le vide. Son autre genou est
fléchit et son pied repose à plat sur le sol, comme si le peintre pouvait se
lever et partir à l’autre bout de la pièce, prêt à se remettre au travail. Ses
cuisses sont recouvertes d’un drap sans couleur qui remonte jusqu’à son ventre.
Les deux mains du peintre sont mollement posées de chaque côté de ses hanches
comme s’il avait cherché inconsciemment à protéger son outil de travail le plus
précieux. Tout paraît si calme dans la chambre ; à part le vent qui siffle
à travers les voilages de la fenêtre restée ouverte, la nuit est imperturbable.
Il ne fait ni chaud, ni froid et l’air est placide. C’est en montant vers le
visage du dormeur que tout devient étrange. Malgré une respiration lourde et forte
en décibels mais néanmoins régulière et sereine, la bouche de Orhan se crispe
et s’articule en plusieurs rictus les uns après les autres, créant ainsi une
succession de masques inquiétants. Parfois, les grimaces semblent essayer de
prononcer des plaintes silencieuses, d’autres au contraire semblent crier des onomatopées
muettes. Des ridules autour de ses paupières closes suivent en rythme les
changements de simagrées. Certains des geignements secrets semblent s’interrompre
subitement pour laisser place à des hochements de sourcils, à des froncements
de front si puissant qu’ils dessinent une petite bosse fortement séparée en deux,
juste entre les yeux, par un sillon si gros qu’il semble avoir été esquissé au
fusain noir.
Orhan envisage, en somme, les récentes
scènes répétitives de sa vie dans leur irréalité. Il leur donne certes un décor
différent, quelques sonorités divergentes, mais l’odeur du sommeil de la
princesse est bien celle qu’il hume soir après soir depuis qu’il tente de la
dessiner à son insu.
Orhan Le Grand fût appelé à la
Cour Impériale pour ses qualités de dessinateur ; il est le plus grand miniaturiste
que l’Empire et son Dieu aient engendré. Il peint dans les livres sacrés, il
met en scène les prophètes dans des scènes divines. Il est le plus précis des
enlumineurs par ses traits fins qui le permettent de dessiner même sur des os
rongés. Il est le plus sage dans son utilisation des couleurs mais surtout il
est celui, qui seul, fût autorisé par l’autorité divine à représenter la
famille Impériale. C’est Basilius lui-même qui fît appeler l’enlumineur. La
commande qu’il reçut directement du roi lui vaudrait la célébrité au-delà des
terres de l’Empire mais survivrait-il à une telle commande ? Le roi lui
demanda une représentation de sa fille, la Princesse Dusha. En monarque
prévenant, aimant et souhaitant le meilleur pour sa fille, il imposa, à Orhan,
une bien étrange consigne : « Tu dessineras ma fille, la princesse
Dusha, la prunelle de ton souverain, sur son lit de mort ». Le roi
préparait en secret l’exécution de sa fille mais avant cela, souhaitait garder
les traits de sa beauté dans un livre qu’il pourrait à loisir ouvrir puis
ranger sur son impériale table de chevet. Il pourrait ainsi continuer de se
pencher sur l’incroyable éclat de sa fille.
La princesse allait bientôt
atteindre sa 16ème royale année et le danger grandissait autour d’elle.
Son père étant conscient de la vile volonté, de ses ennemis comme celle de sa
cour personnelle, envers ses biens les plus précieux, devait agir pour protéger
sa fille avant que mal ne lui arrive. Après de longues soirées de réflexions
intenses au cours desquelles, le père demandait à sa fille de se dévêtir et de
rester ainsi nue devant lui, afin qu’il puisse méditer et spéculer sur les
moyens de la protéger de la perversité et la cruauté du monde, il décida de la
meilleure manière de la préserver : le tombeau. La mort de sa fille la
protégerait et le libérerait lui de la contrariété de la garder pure.
Il avait établi des règles très
strictes autour des visites du peintre pour les séances d’enluminure. Orhan
devrait dessiner la princesse pendant ses heures de sommeil et sans qu’elle ne
s’en aperçoive. La princesse Dusha pauserait nue pendant son repos. Après s’être
assoupie, les servantes arriveraient les yeux bandées pour ôter sa robe sombre
qui lui cache entièrement le corps et qu’elle porte de jour comme de nuit, avec
son foulard noué sur la tête et autour du cou. Ses gants de satin noir lui
seraient également ôtés juste après qu’elle s’endorme. Puis Orhan entrerait
dans la chambre princière pour dessiner l’infante nuit après nuit. Orhan serait
tué après l’enluminure terminée.
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