Date de naissance inconnue. On rapporte
que la date de sa naissance aurait été déclarée par un père adoptif à la mairie
de Bijelo Polje, le plus proche village voisin de la colline où elle vît le
jour, le Onze, Dévril, Dix neuf cent cinquante douze.
C’est à l’âge de 11 ans, alors
que sa mère était occupée à faire la lecture dans les tasses des femmes du
village, que Nour tombe dans la lecture du marc. Une femme particulièrement
impatiente et qui ne veut pas attendre son tour présente devant les yeux de l’enfant,
la tasse prête à dévoiler le futur tant convoité. Nour s’est réveillée, cet
après-midi de l’an trente-seize, devant sa propre révélation. Depuis ce jour,
où Nour avait prédit à la dame agacée, l’arrivée d’un quatorzième enfant, elle
lit, raconte et chante ses pressentiments, ses inspirations, ses prémonitions.
Ne souhaitant se résoudre à rivaliser avec sa mère qui était la seule autorité
en matière de lecture de marc de café turc, Nour avait pris pour habitude de
chanter ses intuitions au lieu de les dire comme le faisait sa mère. Nour
trouvait, chaque matin, sous l’oreiller,
un grain de café magique fraichement torréfié. Ne sachant pas où le cacher
avant que sa mère n’arrive pour la réveiller, elle le fourrait entre ses dents de devant qui étaient
légèrement écartées. Ce n’est qu’après le petit-déjeuner, que Nour sortait la clef d’un petit coffre qu’elle avait
reçu en héritage à la naissance, et qu’elle y ajoutait la trouvaille du matin. Dans
ce coffre, Nour y cachait ses grains de café, ses chansons, ses mots, les pensées et les rêves humains qui ont
des écorces dures et invulnérables qu’elle rencontrait au fur et à mesure
des figurines noires dansantes ou statiques dévoilées dans les tasses de café
qu’elle faisait tourner entre ses mains.
Des mots qui lui venaient sur la langue, elle faisait des chansons. Certaines de ses chansons étaient
reprises par les femmes du village qui, toutes guillerettes, reprenaient en cœur
les paroles dans un massacre des harmonies qui faisait certes mal aux oreilles
mais qui libérait les cœurs de leur hüzün, de leur trop plein de mélancolie. Cette
mélancolie si elle n’était pas unique, était particulière à chacune d’entre elle,
chacune découvrait celle de ses voisines, à chaque fois avec étonnement, mais s’y
reconnaissait en même temps avec réconfort. Le chant de Nour était leur lien et
leurs mélancolies, des notes à jouer.
Son entourage avait pris l’habitude
d’entendre au loin sa voix résonner, dans un écho lyrique, au tournant d’une rue ou
derrière le brouhaha de la place du marché et personne ne se souciait de la
plainte qui pouvait s’y cacher. Elle était Nour Strokinia, chanteuse de hüzün
et liseuse de marc de café, c’était elle qui entendait les plaintes de ses sœurs
et les apaisaient. Elle ne pouvait donc pas en avoir pensaient-elles toutes. Et
puis Nour n’avait pas donné naissance à son tour, que pouvait-elle connaître
des douleurs de la vie. Nour connaissait le cœur naïf mais parfois mesquin des
personnes qui ne réfléchissent pas, mais
quelque chose d’autre l’étonnait dans cette absence de discernement qui les
caractérisait.
Aujourd’hui l’espace
labyrinthique où les pensées de Nour se perdent et se confondent est un intervalle
entre l’invinciblement grand et l’indignement petit.
Au creux de l’indignement petit
il y a la terre froide, il y a les gouttes de pluie frappant le sol puis il y a
la boue. Il y a des pattes qui grouillent sous la plante des pieds nus et il y
a des sons, jaillissant d’une glaise abjectement abondante, qui s’étendent et
font monter des échos vers les oreilles ainsi rendues attentives. Les sonorités
inquiétantes empêchent de penser. Elles donnent envie d’arrêter le temps, le
temps de ne pas s’y perdre. Il y a des mains et des voix qui ne sont pas les
siennes qui maintiennent bridé et qui hurlent si fort leur poison qu’elles
retiennent Nour de chanter.
Dans l’océan des pensées invinciblement
grandes il y a la roche, il y a deux montagnes. Il y a les vagues aussi. Il y a une calanque puis la mer profonde et infinie. Il y a le ciel rouge-orangé puis
bleu-nuit qui entoure les montagnes et les rassurent. Il y a une maison avec un
toit si haut perché dans les collines, que celle qui s’y trouve assise peut
voir le soleil tomber dans la mer et la lune grimper au côté des étoiles
presque simultanément. Deux pas, certes deux pas de géant, mais rien que deux
pas tout de même, séparent les deux phénomènes. Assise sur la montagne, Nour se
lève et fait un pas vers l’Est, et son pied se retrouve dans la baie ; il
est rougit par le soleil qui retourne dans l’eau salée qu’il vient de décolorer,
après une journée d’absence. Nour fait un pas vers l’Ouest, et son autre pied
pénètre la mer laiteuse de cette nuit naissante dont vient de jaillir la
lune ronde et opaline.
Au fond de l’eau, des étendues de
sable qu’on devine. A côté, sur la terre ferme et fourmillante, il y a, sous la
plante des pieds nus, les carapaces des insectes exterminateurs qui craquent
sous les pas fébriles et qui deviennent un tapis de miettes coupantes. Il y a
le sang qui circule et celui qui coule. Il se mélange à la terre noire et
nourrit les invertébrés et autres cancrelats visqueux qui ont déserté leurs exosquelettes.
La douleur incisive éclate la bulle des pensées invincibles et ramène Nour à l’étroitesse
du sol d’où les nuages sont invisibles et le ciel-libre bien trop manquant.
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