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Alma Blue - II - (suite)



« Hé ho ? » la voix d’Alma vibrait dans le couloir sans lumière de l’institut. Elle approchait avec appréhension de la seule lueur qu’elle entrevoyait et qui attirait son œil perturbé par la pénombre subite. La lueur semblait onduler derrière l’une des portes entre-ouvertes du corridor.
Le silence était si froid et si dense qu’Alma, qui habituellement l’adorait, en avait peur pour la première fois de sa vie. Elle continuait néanmoins d’avancer et tentait de s’approcher de la petite lueur tournoyante ; celle d’une bougie probablement. Elle fût attirée par cette lueur qui projetait de petits fantômes d’ombres dansant contre le mur du couloir. Mais plus elle s’en approchait et plus le couloir semblait s’étirer loin devant elle, relayant cette petite lumière au rang d’une petite tâche lumineuse au fond du couloir et faisant fuir les fantômes d’ombres.
Avançant au pas, la peur au ventre mais néanmoins courageuse, Alma se mit à parler. D’abord elle marmonnait quelques onomatopées puis se mit à émettre des phrases, avec des intonations plus hautes ou plus basses, indiquant ainsi les formes interrogatives ou affirmatives des sentences qu’elle prononçait avec incertitude... Elle se parlait, émettait les questions et, sans attendre, y répondait aussitôt. Sa voix, d’abord fragile, flottait dans le couloir autour d’elle, puis était poussée docilement en éclaireur devant elle, un peu plus loin, un peu plus fort. Sa voix harponnait l’espace et rapprochait les murs du corridor par les échos qui lui revenaient aux oreilles. Elle parlait et écoutait les mots résonner. Plus elle s’entendait et plus sa parole se déliait. Elle était fascinée et surprise par sa propre voix, bien rauque et bien souillée par les années d’abus de nicotine, sa voix propre mais contaminée par sa folie, son instabilité mentale comme l’appelait le Docteur. 
Stupéfaite par l’aspect métallique de ses consonnes, ses voyelles étaient tout aussi graves et caverneuses. Elle ne reconnaissait pas sa voix ; c’était celle d’une vieille femme. Il lui semblait l’entendre pour la première fois. Elle découvrait tout juste les sons gras de sa poitrine obstruée. Depuis combien d’années, le rossignol s’en était allé de sa gorge ? Elle qui avait une si jolie voix. Quand elle avait 16 ans, elle se préparait pour son départ à Paris. Elle aurait voulu chanter pour la Capitale, sous le pont d’Iéna ou sur la butte Montmartre, si son voyage put avoir lieu.
Elle fît un effort pour se souvenir d’un air de cette jolie époque et, pendant sa réflexion, plissa les yeux comme pour lire à l’intérieur de sa tête, comme si les paroles étaient écrites sur les parois internes de son crâne. 
Elle cessa de parler. 
L’étourdissement précédent revint aussitôt. Alors, comme refusant au silence de s’installer de nouveau, elle se mit à ouvrir très grand la bouche. Les premières notes d’une chanson s’y échappèrent. La langue plaquée contre ses quelques dents du bas, les paroles de la chanson lui revinrent. « La vie… » Commença-t-elle, et ces deux premières syllabes étaient aussi éraillées que tantôt, lorsqu’elle répondait aux questions qu’elle posait elle-même. Mais dès l'arrivée des notes suivantes, les syllabes chantées s’envolaient comme des battements d’ailes légères, majestueuses et solides à la fois. Elle n’avait plus peur. Sa voix d’antan était revenue, son pas était plus assuré aussi. Elle marchait à présent dans ce couloir qui reprenait ses dimensions normales. 
La lumière revint, le soleil aussi. 
Sur ses épaules, elle vît ses mèches brunes et ondulées, tomber en cascade. A ses pieds, des escarpins donnaient le tempo dans une sonorité claire. Autour de sa taille, une jupe cintrée et longue d’un joli bleu ciel accompagnait son balancement enjoué et adolescent. Le temps voyageait devant ses yeux ébahis et heureux et elle voyageait avec lui, loin de l'institut... ... to be continued...

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