« Hé ho ? » la voix d’Alma
vibrait dans le couloir sans lumière de l’institut. Elle approchait avec
appréhension de la seule lueur qu’elle entrevoyait et qui attirait son œil
perturbé par la pénombre subite. La lueur semblait onduler derrière l’une des
portes entre-ouvertes du corridor.
Le silence était si froid et si
dense qu’Alma, qui habituellement l’adorait, en avait peur pour la première
fois de sa vie. Elle continuait néanmoins d’avancer et tentait de s’approcher
de la petite lueur tournoyante ; celle d’une bougie probablement. Elle fût
attirée par cette lueur qui projetait de petits fantômes d’ombres dansant
contre le mur du couloir. Mais plus elle s’en approchait et plus le couloir
semblait s’étirer loin devant elle, relayant cette petite lumière au rang d’une
petite tâche lumineuse au fond du couloir et faisant fuir les fantômes
d’ombres.
Avançant au pas, la peur au
ventre mais néanmoins courageuse, Alma se mit à parler. D’abord elle marmonnait
quelques onomatopées puis se mit à émettre des phrases, avec des intonations
plus hautes ou plus basses, indiquant ainsi les formes
interrogatives ou affirmatives des sentences qu’elle prononçait avec
incertitude... Elle se parlait, émettait les questions et, sans attendre, y
répondait aussitôt. Sa voix, d’abord fragile, flottait dans le couloir autour
d’elle, puis était poussée docilement en éclaireur devant elle, un peu plus
loin, un peu plus fort. Sa voix harponnait l’espace et rapprochait les murs du
corridor par les échos qui lui revenaient aux oreilles. Elle parlait et écoutait les mots résonner.
Plus elle s’entendait et plus sa parole se déliait. Elle était fascinée et
surprise par sa propre voix, bien rauque et bien souillée par les années d’abus
de nicotine, sa voix propre mais contaminée par sa folie, son instabilité
mentale comme l’appelait le Docteur.
Stupéfaite par l’aspect métallique de ses
consonnes, ses voyelles étaient tout aussi graves et caverneuses. Elle ne
reconnaissait pas sa voix ; c’était celle d’une vieille femme. Il lui
semblait l’entendre pour la première fois. Elle découvrait tout juste
les sons gras de sa poitrine obstruée. Depuis combien d’années, le rossignol
s’en était allé de sa gorge ? Elle qui avait une si jolie voix. Quand elle
avait 16 ans, elle se préparait pour son départ à Paris. Elle aurait voulu
chanter pour la Capitale, sous le pont d’Iéna ou sur la butte Montmartre, si
son voyage put avoir lieu.
Elle fît un effort pour se
souvenir d’un air de cette jolie époque et, pendant sa réflexion, plissa les
yeux comme pour lire à l’intérieur de sa tête, comme si les paroles étaient
écrites sur les parois internes de son crâne.
Elle cessa de parler.
L’étourdissement
précédent revint aussitôt. Alors, comme refusant au silence de s’installer de
nouveau, elle se mit à ouvrir très grand la bouche. Les premières notes d’une
chanson s’y échappèrent. La langue plaquée contre ses quelques dents du bas,
les paroles de la chanson lui revinrent. « La vie… » Commença-t-elle,
et ces deux premières syllabes étaient aussi éraillées que tantôt, lorsqu’elle répondait
aux questions qu’elle posait elle-même. Mais dès l'arrivée des notes suivantes, les
syllabes chantées s’envolaient comme des battements d’ailes légères,
majestueuses et solides à la fois. Elle n’avait plus peur. Sa voix d’antan
était revenue, son pas était plus assuré aussi. Elle marchait à présent dans ce
couloir qui reprenait ses dimensions normales.
La lumière revint, le soleil
aussi.
Sur ses épaules, elle vît ses mèches brunes et ondulées, tomber en
cascade. A ses pieds, des escarpins donnaient le tempo dans une sonorité claire.
Autour de sa taille, une jupe cintrée et longue d’un joli bleu ciel accompagnait
son balancement enjoué et adolescent. Le temps voyageait devant ses yeux ébahis
et heureux et elle voyageait avec lui, loin de l'institut... ... to be continued...
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