« Je lace mes chaussures, je
suis contente, je sifflote, et soudain je suis malheureuse parce que je me
souviens. J’aimerais parfois être coincée dans l’oubli à jamais, sans
rétablissement possible, profiter sans discernement de mon propre
dysfonctionnement de mémoire. Avec le souvenir vient le chagrin. Il est ma
peine à perpétuité. Mes barreaux sont l’absence et le manque. Le souvenir
écarte béant ma cage thoracique et offre au néant une place pour s’y lover. Mes
côtes, une à une écartelée, me font mal. Elles font monter dans ma gorge une
boule qui voudrait éclater en sanglots. Mais ils restent là, dans ma gorge,
comme si j’avais avalé une arme blanche coulée dans un alliage lourd et
tranchant.
Pleurer, c’est s’apitoyer sur son sort, disait ma mère le jour où
j’ai été conduite ici. J’aimerais pouvoir m’apitoyer mais je n’y arrive pas. Le
discernement, toujours le discernement. Je n’ai plus de raison, on me considère
comme une femme dépourvue d’esprit sain. Je suis enfermée dans cet institut
depuis mes 16 ans. Et depuis ce jour, j’alterne entre discernement et perte de
perception joueuse. Je commute entre des instants de joie et d’inconscience
euphoriques et un sentiment répétitif et alternatif de désillusion intense, des
plus sombres, équivalent à la somme de toutes les tristesses que j’ai vécues
épisodiquement dans ma courte vie d’adolescente de 56 ans enfermée en institut
psychiatrique. Parfois, prise en flagrant délire de discernement, je me dis que les médicaments m’anesthésieront
pour de bon. Aller simple pour le monde des barges. Et je pars confortablement
engourdie dans le monde des oubliettes. Et chaque retour est une torture qui
progresse comme un cancer».
Elle regarde par la fenêtre et
voit le nouvel arrivant marcher le long de l’allée principale du jardin. Il ne
porte pas, comme les autres, de pyjama ni de robe de chambre. Il porte des
vêtements sombres et un chapeau, un marginal peut-être. Son manteau est usé. La
doublure de soie légèrement décousue qui pend autour de la poche intérieure
témoigne de l’élégance passée du vêtement qui jadis devait avoir été porté par
un homme influent et riche. Chacun de ses pas est assuré ; il regarde au
loin. Son menton est droit, même légèrement levé comme s’il voulait se hisser
au-delà de l’horizon.
Il change subitement de chemin et avance maintenant vers le bâtiment où Alma est postée derrière la fenêtre. Elle détient, de ce poste d’observation, une vue imprenable et discrète sur le jardin. Il porte un pantalon un peu trop long qui laisse, derrière sa démarche, des traînées inhabituelles et discrètes sur le gravier de l’allée centrale. Un haut de forme est planté sur son crâne et lui donne l’allure d’un homme de grande taille. Le couvre-chef accentue l’effet filiforme intenté par la maigreur de ce jeune homme faussement gracieux. Ses bras se balancent le long de son corps et le manteau virevolte autour d’eux comme deux majestueux cerfs-volants au-dessus d’une large plage de Bretagne.
Il continue d’avancer et aperçoit Alma pour la première fois. Elle semble le regarder avec concentration. Il sourit et quand il attarde son attention sur le visage d’Alma, il remarque ses traits renfrognés. Puis la minute d’après, elle agit comme si elle parlait à quelqu’un et ne regarde plus vers lui. Elle fait de grands gestes avec ses mains. Visiblement elle tente de convaincre quelqu’un avec enthousiasme et un faux air léger. Mais quand il s’approche de la porte fenêtre, il découvre qu’Alma est seule. Qui essaie-t-elle de convaincre et de quoi ? Il fait le tour de l’autre côté, et entre dans le vieux bâtiment. Il se retrouve rapidement dans le couloir d’où elle l’observait quelques minutes auparavant. Il fait sombre dans le couloir mais cette fois-ci, il entend distinctement la voix d’Alma rire puis l’instant d’après elle abrège avec agitation sa joie et elle se met à regarder intensément par la fenêtre de nouveau. Et là plus un son ne sort de sa bouche. Elle semble absente et tellement triste. Ses yeux sont brillants à cause des larmes salées qui tremblent à la commissure de ses jolies amendes bleues, ridées mais néanmoins jolies. Elle lui fait peur maintenant. Il rebrousse chemin, tourne les talons et prend l’escalier qui le mènera à sa chambre.
Dès qu’il la quitte, c’est soudain comme un désir de rester près d’elle qui monte en lui. Une envie de la voir vivre, d’être là et porter avec elle ses tourments imaginaires. Voyeur sans appétit, il regagne sa nouvelle chambre et sombre dans l’obscurité de cette jeune nuit. La première pour lui dans cet institut froid d’une autre époque.
Il change subitement de chemin et avance maintenant vers le bâtiment où Alma est postée derrière la fenêtre. Elle détient, de ce poste d’observation, une vue imprenable et discrète sur le jardin. Il porte un pantalon un peu trop long qui laisse, derrière sa démarche, des traînées inhabituelles et discrètes sur le gravier de l’allée centrale. Un haut de forme est planté sur son crâne et lui donne l’allure d’un homme de grande taille. Le couvre-chef accentue l’effet filiforme intenté par la maigreur de ce jeune homme faussement gracieux. Ses bras se balancent le long de son corps et le manteau virevolte autour d’eux comme deux majestueux cerfs-volants au-dessus d’une large plage de Bretagne.
Il continue d’avancer et aperçoit Alma pour la première fois. Elle semble le regarder avec concentration. Il sourit et quand il attarde son attention sur le visage d’Alma, il remarque ses traits renfrognés. Puis la minute d’après, elle agit comme si elle parlait à quelqu’un et ne regarde plus vers lui. Elle fait de grands gestes avec ses mains. Visiblement elle tente de convaincre quelqu’un avec enthousiasme et un faux air léger. Mais quand il s’approche de la porte fenêtre, il découvre qu’Alma est seule. Qui essaie-t-elle de convaincre et de quoi ? Il fait le tour de l’autre côté, et entre dans le vieux bâtiment. Il se retrouve rapidement dans le couloir d’où elle l’observait quelques minutes auparavant. Il fait sombre dans le couloir mais cette fois-ci, il entend distinctement la voix d’Alma rire puis l’instant d’après elle abrège avec agitation sa joie et elle se met à regarder intensément par la fenêtre de nouveau. Et là plus un son ne sort de sa bouche. Elle semble absente et tellement triste. Ses yeux sont brillants à cause des larmes salées qui tremblent à la commissure de ses jolies amendes bleues, ridées mais néanmoins jolies. Elle lui fait peur maintenant. Il rebrousse chemin, tourne les talons et prend l’escalier qui le mènera à sa chambre.
Dès qu’il la quitte, c’est soudain comme un désir de rester près d’elle qui monte en lui. Une envie de la voir vivre, d’être là et porter avec elle ses tourments imaginaires. Voyeur sans appétit, il regagne sa nouvelle chambre et sombre dans l’obscurité de cette jeune nuit. La première pour lui dans cet institut froid d’une autre époque.
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